Qu’est-ce qu’un abus spirituel? Pour nous éclairer sur le sujet, Pascal Zivi membre du comité directeur de Vigi-Sectes au japon, nous présente un extrait du son livre écrit avec Jacques Poujol. P19-28

On parle d’abus spirituel lorsqu’une personne profite de sa position d’autorité pour en dominer psychologiquement et spirituellement une autre, en la privant de son autonomie et de son libre arbitre. Ce phénomène, encore tabou, touche pourtant de nombreuses personnes au sein des églises et des communautés chrétiennes.


Qu’est-ce qu’un abus spirituel ?

Le petit Larousse illustré donne les définitions suivantes du mot abus: « Excès préjudiciable à la collectivité, à la société ; une injustice causée par le mauvais usage qui est fait d’un droit, d’un pouvoir. »

L’abus spirituel est une injustice émanant du mauvais usage que certains pasteurs, prêtres ou autres responsables chrétiens, font des droits et des pouvoirs associés à leur fonction. Ces personnes en situation d’autorité causent, dans ce cas-là, un préjudice énorme aux membres de leur communauté.

Dans son livre L’estime de soi retrouvée, Jeff Van Vonderen rappelle ce qu’est l’inceste :

« Les parents incestueux usent de leur position d’autorité pour assouvir leurs besoins sans se soucier du mal qu’ils font à leurs enfants. Par l’inceste, l’adulte tente d’étancher sa soif d’importance, de puissance, d’intimité, de valeur ou de plaisir sexuel. Il cherche à obtenir ce plaisir par le moyen de la sexualité de ceux qu’il est censé protéger, édifier et servir. Pour l’enfant, le lieu qui devrait être le refuge le plus sûr devient celui de tous les dangers. » (Jeff Van VONDEREN, L’estime de soi retrouvée, Vivre sans honte, Éditions Empreinte temps présent, Paris, 2000, p. 84)

Puisque

« dans une église saine et fonctionnelle, Dieu est une source d’acceptation, d’amour et de valeur »,

Jeff Van Vonderen compare l’église à la famille, au sein de laquelle le rôle des responsables est d’aider, d’édifier, de servir et de répondre aux besoins de leurs paroissiens. Cependant, il observe :

« Dans certains systèmes religieux, les pensées, les sentiments, les désirs et les besoins des membres ne comptent pas. On ne répond pas à “leurs aspirations” ; bien au contraire, ils sont là pour combler les besoins des dirigeants. Lorsque c’est le cas dans un groupe chrétien, il s’agit d’abus spirituels.»

Je crois que l’abus spirituel est aussi une forme de viol qui se fait au nom de Dieu et du Christ, blessant le croyant dans le plus profond de son âme. Les conséquences en sont désastreuses. Les victimes éprouvent beaucoup de difficultés à reprendre une vie normale. Elles ont été conditionnées pour croire que Dieu aime se venger, qu’il passe son temps à chercher les faiblesses des croyants pour les punir et les envoyer en enfer. Une personne qui a été spirituellement abusée a une image très négative d’elle-même. Elle est accablée par la honte et accorde difficilement sa confiance aux autres. Dans de nombreux cas, elle est profondément « allergique » à tout système religieux.

La mécanique de l’abus spirituel

Deux questions reviennent très souvent : Comment est-il possible d’abuser spirituellement d’une personne ? Comment une personne se laisse-t-elle abuser ? Pour répondre, il convient de comprendre la mécanique de l’abus spirituel.

Les techniques sont nombreuses pour contrôler la pensée d’une personne. Plusieurs livres traitent ce sujet. Ils abordent en particulier les manipulations mentales exercées dans les groupes sectaires totalitaires. En écoutant de nombreux témoignages de victimes d’abus spirituels, et en étudiant aussi les commentaires de différents spécialistes sur ce problème, il apparaît que les techniques de manipulation employées par les groupes sectaires totalitaires et celles utilisées dans les cas d’abus spirituels sont pour la plupart identiques.

a) Le « love bombing »

Beaucoup de victimes d’abus spirituels racontent que, lors des premières rencontres avec le prêtre ou le pasteur de leur église locale ou avec le dirigeant de leur communauté, ceux-ci ont été d’une extrême gentillesse et très attentionnés avec elles. À chaque occasion de rencontre, le culte ou la messe du dimanche, les études bibliques et autres réunions, elles avaient été accueillies d’une manière particulièrement chaleureuse, leur donnant l’impression que l’on s’intéressait à elles.

Les personnes qui viennent pour la première fois dans une église ou dans une communauté traversent presque toujours cies périodes de vie douloureuses : solitude, deuil, divorce, grave maladie, chômage, etc. Ou encore elles ont de la difficulté à s’intégrer dans la société. Certaines sont aussi à la recherche de valeurs. Les causes de la quête spirituelle peuvent être multiples. Une personne en situation de détresse ressent la plupart du temps un grand sentiment d’impuissance, la rendant facilement influençable et réceptive à toutes formes de compassion.

Le love bombing consiste à « bombarder » d’amour, de toutes les manières possibles, les nouveaux arrivants. Par exemple, à quelqu’un qui est un peu réservé, on lui dira : « Vous devez être très sérieux ! » et si au contraire il sourit, on lui dira : « Vous êtes bien sympathique ! » Dans chaque cas, le but est de flatter et de valoriser la personne, lui faire croire qu’elle est acceptée et aimée inconditionnellement.

La technique du love bombing est redoutable. Premièrement, elle crée une dépendance affective des membres envers l’église, la communauté et surtout envers les responsables. Ensuite, dans un tel milieu, il devient difficile de discerner la réalité des relations et surtout de se poser des questions. Petit à petit, la personne perd son sens critique.

Il est parfaitement normal qu’une église ou qu’une communauté accueille les gens avec gentillesse et amour et essaie de répondre à leurs problèmes. Mais cela devient problématique lorsque ce comportement est motivé par l’intention de manipuler et de contrôler.

b) La culpabilisation par la réciprocité

J’ai reçu un cadeau d’un ami pour Nod, je me dois de lui en faire un. Mon voisin m’a rendu un service. Il faut que je lui rende service à mon tour. Madame Martin m’a invité la semaine dernière… je dois l’inviter à mon tour. Tous, nous connaissons ce genre de situation. En général, le fait que quelqu’un nous fasse un cadeau ou nous rende un service, crée en nous un sentiment de dette, nous poussant à vouloir en retour payer les avantages reçus d’autrui.

On appelle cela la règle de la réciprocité. C’est une arme redoutable pour manipuler les gens. Car il est possible par cette règle de culpabiliser un individu de manière à influencer ses comportements et ses facultés de réflexion. Dans l’abus spirituel, cette règle de la réciprocité est récurrente. Comme je l’ai déjà expliqué, les personnes qui viennent pour la première fois dans des lieux où se pratique l’abus spirituel sont toujours reçues avec une grande gentillesse. Cela développe chez elles un sentiment de dépendance affective important et il leur devient difficile de prendre du recul, de se poser des questions ou d’émettre des critiques. Ceux qui s’y risquent sont sévèrement rappelés à l’ordre par les dirigeants :

« Après toutes nos gentillesses envers toi, comment oses-tu dire cela ? » ;

« N’avez vous pas honte ? Cette critique est un parjure contre Dieu. Que faites-vous de l’amour que nous vous avons donné ? » ;

« C’est le Diable qui t’inspire ! Tu n’es qu’un égoïste ! As-tu oublié tous les services que nous t’avons rendus ? »

Ce genre de réflexion crée chez les personnes un sentiment de honte tellement fort qu’elles n’osent plus rien dire. Beaucoup ont l’impression de n’être que des égoïstes qui trahissent les responsables du groupe et Dieu. Elles se sentent incapables d’aimer, ne pouvant éprouver aucune gratitude envers leurs bienfaiteurs.

Toute la fausse compassion que ces personnes ont reçue devient une véritable dette qu’il faut rembourser. Le prix de cette dette est la perte de leur libre arbitre et de leur esprit critique.

c) Le rite de la confession

Dans son livre Protégez-vous contre les sectes, Steven Hassan, ancien adepte de l’Église de l’Unification (secte Moon), donne un résumé des huit critères de la réforme de la pensée chinoise, telle qu’elle était pratiquée dans les années cinquante à soixante-dix. Ces huit critères ont été définis par le Docteur Robert Jay Lifton.

Au sujet du quatrième critère, appelé « rite de la confession », Steven Hassan déclare :

« Les mouvements idéologiques, quelle que soit leur force, prennent possession des mécanismes de culpabilité et de honte d’un individu de façon à l’influencer au cours des changements qu’il traverse. Ils accomplissent cela à l’intérieur d’un processus qui a sa structure propre. Les séances de confession des péchés sont accompagnées de critiques et d’autocritiques, généralement accomplies dans de petits groupes où l’on pousse au changement personnel 5. »

Le christianisme enseigne la confession des péchés. Cette confession a pour but de libérer et de donner la possibilité d’obtenir le pardon de Dieu. Dans la première Épître de Jean, il est écrit : « […] le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché. […] Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous pardonner nos péchés et nous purifier de toute injustice. » (1 Jn 1:7,9) La Bible est très explicite à ce sujet. Nous sommes pardonnés de nos péchés. Ils ont disparu. Ils ne sont plus là pour nous culpabiliser.
Dans l’abus spirituel, la confession est utilisée de la même manière que dans la réforme de la pensée chinoise communiste. Elle sert à culpabiliser les personnes pour les obliger à un changement de personnalité, afin de les amener à obéir aveuglément aux dirigeants.

Une victime témoigne :

« Dans mon église, les paroissiens étaient divisés en petits groupes qui devaient se réunir chaque semaine sous la direction d’un responsable. Après la réunion, il devait rendre un rapport détaillé au pasteur. Celui-ci se servait de certaines informations, durant le sermon du dimanche, pour critiquer les personnes qui ne pensaient pas comme lui ou qui ne voulaient pas se soumettre à ses idées. Les humiliations publiques étaient fréquentes. Des personnes étaient obligées de se mettre à genoux pour implorer le pardon du pasteur et faire leur propre autocritique. »

Pour chaque paroissien, la peur que sa vie privée soit divulguée devant toute l’assemblée devient une véritable obsession, comme l’épée de Damoclès au-dessus de sa tête.
Dans de nombreux témoignages, des victimes d’abus spirituels expliquent que le fait de ne pas penser comme le pasteur ou comme d’autres dirigeants de l’église était devenu pour elles un péché. Elles avaient même fini par avouer des fautes qu’elles n’avaient pas commises.

Steven HASSAN, Protégez-vous contre les sectes, Éditions du Rocher, Paris, p. 316

Témoignage de Claudine

Le responsable du groupe que je fréquentais voulait contrôler chaque membre de la congrégation jusque dans sa vie privée, créant de nombreux problèmes. Si quelqu’un commettait une petite faute pouvant être réglée facilement, Philippe choisissait néanmoins de faire un véritable procès à cette personne devant toute la congrégation, exigeant une repentance publique.

d) Le contrôle de la pensée et du libre arbitre par les phobies

Une phobie est un sentiment de peur déraisonnable par rapport à une situation, à une personne ou même à un objet.

Une de mes amies japonaises est terrorisée à la vue d’un serpent, depuis que sa jeune sœur a été mordue par une vipère. Le fait de voir à la télévision dans un documentaire un serpent déclenche chez elle une peur tellement intense qu’elle a des sueurs froides et qu’il lui devient impossible à ce moment-là de penser rationnellement.

Le médecin Roger Baker, dans son livre Les crises d’angoisse, donne l’explication suivante au sujet des phobies :

« On distingue de nombreuses sortes de phobies, incluant celles vis-à-vis de tel ou tel insecte, tel animal, ou vis-à-vis de l’altitude, l’eau froide, le sang, le vomi, les piqûres, les hôpitaux, les dentistes ou la foule, ou encore le fait de devoir parler à d’autres personnes. Pour les gens souffrant d’une phobie, la rencontre avec la chose qu’ils craignent déclenche l’angoisse de façon aussi sûre qu’un mécanisme d’horlogerie ; ce trouble anxieux est vraiment spécifique et prévisible .» (Roger BAKER, Les crises d’angoisse. Les comprendre pour mieux les maîtriser, Éditions Empreinte temps présent, 2001, p.30)


Dans le mécanisme de l’abus spirituel, l’interprétation de versets de la Bible est détournée pour implanter des images négatives très fortes au plus profond de l’inconscient des personnes que l’on veut manipuler, en particulier celle d’un Dieu qui est toujours là pour punir et du Diable attendant le moment propice pour faire chuter les croyants. Les membres d’une communauté pratiquant cette lecture biblique vivent toujours dans une atmosphère d’anxiété, qui les empêche de penser de manière rationnelle et de choisir librement ce qu’ils veulent faire.

Il va de soi, dans ce type de groupe, que ne pas obéir inconditionnellement aux idées et aux ordres des dirigeants équivaut à désobéir à Dieu, ce qui entraîne le risque d’être châtié par lui et de devenir la proie de Satan. Voici quelques exemples de propos tenus par ces leaders :

« Repentez-vous de ne pas m’avoir écouté ou Dieu vous le fera regretter ! » ; « Ce que je dis est la vérité ! Ceux qui ne m’obéissent pas, Dieu sera contre eux ! »

D’autres propos même sont plus agressifs :

« Dieu vous enverra en enfer » ; « Le Diable vous détruira. » D’autres paroles encore menacent directement la personne ou sa famille :

« Le Diable va te faire périr dans un accident » ; « Ton père ou ta mère vont mourir d’une grave maladie. »

Les mêmes arguments sont employés envers les personnes qui veulent quitter l’église ou la communauté.

e) La structure pyramidale

Les églises et les communautés pratiquant des abus spirituels ont en général une structure pyramidale. Un tel système, à visée totalitaire, a pour but de maintenir les personnes sous la contrainte et de les contrôler jusque dans leur vie privée. Ces individus ne peuvent rien décider par eux-mêmes sans la permission des dirigeants. La hiérarchie ressemble à celle d’une armée.

Voici un exemple qui permettra de mieux comprendre. Dans une église locale, le pasteur était appelé « le berger », les membres de la communauté, « les brebis ». Chaque personne devenant un nouveau disciple avait comme formateur un paroissien plus âgé, chargé de lui enseigner la Bible et les règles du groupe. Ces formateurs avaient eux-mêmes un superviseur. Chacun devait se soumettre à l’autorité de la personne qui était au-dessus de lui. Le pasteur contrôlait l’ensemble comme un véritable dictateur. S’il voulait connaître quelque chose au sujet d’un de ses paroissiens, il lui suffisait de demander au formateur de celui-ci. Les gens s’espionnaient entre eux. Il n’y avait pas de possibilité d’avoir des amis à qui faire vraiment confiance.

Dans un système comme celui-ci, l’emploi du temps est lui missi très structuré, planifiant toujours un nombre important de réunions toutes les semaines. Chaque membre est tenu d’y assister. Il est très mal vu de les manquer. Rien ne doit empêcher le disciple d’y participer et d’être à l’heure. Ces réunions ont pour objectif d’approfondir l’étude de la Bible ou plus exactement, l’interprétation biblique propre à ce type de communauté. Il y est beaucoup question de la croissance de l’église, priorité selon la volonté de Dieu. Véritable obsession, cette croissance fait l’objet de projets chiffrés. Durant les mois qui suivent, des statistiques évaluent la réalisation des plans. Si elles sont satisfaisantes, tout le monde sera félicité. En revanche, si les résultats ne sont pas bons, s’élèveront des critiques très sévères :

« Votre foi est morte ! » ; « Vous n’êtes pas assez parfaits en Christ ! » ou encore « Vous êtes des incapables, vous manquez de volonté ! »

Il est évident que les buts sont généralement impossibles à atteindre. Mais les membres d’un tel groupe étant, pour la plupart, paralysés par la peur et la culpabilité vont redoubler d’efforts pour essayer de satisfaire à ce qu’ils croient être la volonté de Dieu.

f) Une petite mise au point

Pour bien saisir la mécanique de l’abus spirituel, il est important de comprendre un élément capital. Dans ce processus, tout est fait à l’insu de la personne. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui soit rentré de son plein gré et en connaissance de cause dans une église ou un groupe de type abusif. Non, bien au contraire, les personnes deviennent membres d’une communauté qu’elles considèrent agréable et accueillante. Ce n’est qu’après l’avoir quittée, qu’elles prennent conscience de la réalité et disent que ce groupe était abusif, qu’elles ont été manipulées.

Le processus de manipulation ne métamorphose pas non plus la personne en quelques heures. Cela prend un certain temps. Chaque jour, les responsables font faire à celle-ci la même chose et petit à petit, ils ajoutent des éléments nouveaux pour l’amener à changer. Entre son arrivée au sein de la communauté et les mois qui suivent, le comportement et la manière de penser de la personne se transforment complètement, sans que celle-ci s’en rende compte. Un tiers (proche ou ami) peut s’apercevoir du changement, mais pas la personne concernée.


L’auteur de ce passage, notre coéquipier Pascal Zivi, est spécialiste des sectes et manipulations mentales. Il a particulièrement étudié une multitude de sectes pseudo-biblique asiatiques, comme la secte Moon, et conseille régulièrement des jeunes et familles en difficulté.

Français habitant, le Japon depuis 25 ans, il a créé en 1994, le Centre de recherches sur les manipulations mentales à Sapporo. Il est aussi l’auteur de nombreux articles et de plusieurs livres en japonais sur la relation d’aide pour les personnes victimes d’abus spirituels. (sources : entre autres editions-empreinte.com)

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