Par Marc PIVOIS — 14 juillet 2000

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Dans l’affaire du Temple solaire, seul Tabachnik serait jugé.

Soixante-quatorze morts et, au bout, le renvoi d’un seul homme devant la justice, Michel Tabachnik, pour «participation à une association de malfaiteurs». Entre les deux, six ans d’enquêtes contestées qui ont mobilisé les polices et la justice de trois pays (Suisse, Canada et France).

4 octobre 1994. Le monde entier découvre le sigle OTS (Ordre du temple solaire). Au Canada, cinq adeptes sont découverts morts. Le lendemain, en Suisse, à Cheiry et à Salvan, les pompiers découvrent dans les décombres fumants de deux chalets les corps de 48 personnes, hommes, femmes, enfants. Parmi les victimes, deux des principaux animateurs de l’OTS, Joseph Di Mambro et Luc Jouret.

Vieux routier. Personnage sans charisme, Di Mambro est un vieux routier de l’ésotérisme. Au début des années 50, Jo Di Mambro, né en 1924, est bijoutier le jour et spirite la nuit. Sa réputation se limite à quelques connaissances de la région de Pont-Saint-Esprit (Gard). A l’occasion, il s’affirme guérisseur. De l’amateurisme. Tout change un jour de 1955, quand un membre de l’Amorc (Ancien et Mystique ordre de la Rose-Croix) vient donner une conférence dans le Gard. Di Mambro devient un rosicrucien enthousiaste. L’Amorc, dont le siège est en Californie, perpétue dans le monde entier «le message des Templiers». A travers l’Amorc, Di Mambro, homme d’appareil, va fréquenter les plus hautes sphères de la constellation d’organisations, sociétés, commanderies qui pullulent dans l’après-guerre. Elles ont en commun de regrouper de nombreux personnages liés aux services secrets occidentaux, aux polices politiques et à divers groupuscules d’extrême droite.

Luc Jouret est d’une tout autre trempe: médecin homéopathe, sa notoriété de conférencier dépasse sa Belgique natale. Beau, intelligent, «envoûtant», affirment des témoins. La rencontre des deux hommes, en novembre 1989, est fortuite. Mais chacun comprend aussitôt le parti qu’il peut tirer de l’autre. Di Mambro s’est mis à son compte, sans avoir coupé les ponts avec les différents ordres qu’il fréquente, en fondant à Genève la Golden Way. Une communauté dont les membres lui sont tout dévoués. Quelques mois plus tard, Jouret le rejoint. Les deux hommes attirent à la fondation de plus en plus d’adeptes qui remplissent souvent deux conditions de base: être fortunés et mal dans leur peau.

Faux nez. Mais la Golden Way n’est qu’un faux nez. Derrière, une nouvelle structure est née: l’Ordre du temple solaire. Créée seulement par les deux hommes? Une chose est certaine: Jouret et Di Mambro continuent d’entretenir des contacts réguliers avec les «maîtres secrets» d’autres organisations. Loge P2, en Italie, Amorc et l’ORT (Ordre rénové du temple), dans laquelle se retrouvent des dirigeants d’extrême droite européens.

Au cours des années 80, l’OTS prospère en France, en Suisse, au Canada, en Australie. Si le train de vie de Jouret et de Di Mambro est grandiose, le conditionnement des adeptes est de plus en plus contraignant. L’idéologie de l’Ordre est simplissime: le monde court à sa perte, seuls quelques êtres initiés sont appelés à y survivre. Le moment venu, ils devront «transiter» vers «Cyrius», où «les grands maîtres secrets» préparent la résurrection. L’auteur de ce fatras est un musicien suisse réputé: Michel Tabachnik. Ami intime de Di Mambro, il rédige à tour de bras des textes abscons, les «archées» où s’élabore la doctrine de l’OTS.

Les années 90 marquent un tournant. L’Ordre se fissure. Plusieurs adeptes prennent leurs distances, demandent réparation financière. Soupçonné de se livrer à des trafics de devises, Di Mambro se sent pris au piège. Une ambiance paranoïde règne dans les «fermes de survie» où vivent les adeptes. Les 9 juillet et 24 septembre 1994, Tabachnik donne deux conférences. Lors de la seconde, tout de noir vêtu, le musicien proclame la fin de l’OTS. «J’ai annoncé que l’avenir du Temple deviendrait Rose-Croix, ce qui signifie que les hiérarchies seraient peu à peu supprimées […], indique-t-il au juge Fontaine. Il est possible que j’aie évoqué Cyrius lors de cette conférence», dit-il. Quelques jours plus tard, en octobre 1994, 53 personnes quittent la Terre et «transitent vers Cyrius». La justice suisse ne poursuivra pas Tabachnik. Ce dernier a pourtant une conversation téléphonique avec Di Mambro la veille des massacres.

Treize «survivants». Un an plus tard, le 23 décembre 1995, les corps carbonisés de treize «survivants» du premier massacre de la secte et de trois enfants sont découverts dans une clairière du Vercors, en Isère. Cette nouvelle hécatombe va permettre à la justice française de se saisir du dossier. Les autopsies révèlent que deux policiers membres de la secte ont tué par balles les suppliciés, avant de se donner la mort.

Le juge Fontaine met Tabachnik en examen. Mais l’instruction laisse quelques questions en suspens. Pour qui Di Mambro passait-il les frontières avec d’énormes sommes? Pourquoi les deux policiers français en poste à Annemasse se sont-ils rendus à deux reprises au ministère de l’Intérieur quelques jours avant le massacre du Vercors?.

Marc PIVOIS

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