Encyclopédie des sciences religieuses – 1877

Encyclopédie des sciences religieuses
publiée sous la direction de F. Lichtenberger


Doyen de la faculté protestante de Paris, 
Ancien professeur à la faculté de Théologie de Strasbourg
Paris 1877



Note de Vigi-Sectes


Cette préface et les différents articles de cette encyclopédie vieille d’un siècle et demi, nous donnent un éclairage différent sur les mouvements religieux anciens.


Les scientifiques et théologiens humanistes d’antan manquaient de recul pour décrire les mouvements religieux naissants, mais nous éclairent sur la perception qu’on en avait à l’époque.


Ces anciennes études donneront aux chercheurs aussi des informations pertinentes sur:



  • l’histoire et l’évolution de ces mouvements,

  • la capacité des théologiens à discerner leur essence, et

  • … des détails d’époque significatifs, qui échappent aux travaux contemporains.


Ces articles sont appréciés pour leur valeur historique, nous ne nous associons pas forcément à l’intégrité de leur contenu. 


Nous les  reproduisons sans commentaire, avec l’orthographe d’antan.


Préface

L’Encyclopédie des sciences religieuses se propose d’offrir à tous ceux qui s’intéressent à cet ordre de questions un moyen facile de s’orienter et de connaître les résultats des travaux contemporains. Elle désire présenter à ses lecteurs, sur chaque sujet de quelque importance, un ensemble de faits aussi exact, aussi complet et aussi succinct que possible.

Nous avons préféré le titre d’Encyclopédie à celui de Dictionnaire; bien que l’un et l’autre conviennent également à l’œuvre telle  que nous l’avons conçue. Elle renferme, en effet, un grand nombre de courts articles qui définissent un sujet, le délimitent, en esquissent les traits essentiels et en indiquent les sources; ou bien encore elle renvoie le lecteur aux articles plus étendus dans le cadre desquels le sujet désigné rentre naturellement. Ce sont ces études de fond, embrassant l’ensemble des sciences religieuses, qui assurent à notre: recueil son caractère encyclopédique.

Nous disons science religieuses et non théologiques: d’abord parce que notre entreprise s’adresse essentiellement au public, plus nombreux parmi nous de jour en jour même en dehors des cadres ecclésiastiques, qui demande à être initié et associé aux recherches dont les théologiens de profession avaient jadis le monopole; et, ensuite, parce que le domaine que nous embrassons est en réalité beaucoup plus étendu que celui de la théologie proprement dite. Depuis que par une plus juste appréciation des termes, l’on commence à distinguer, même dans le langage commun, entre la religion et la théologie, cette dernière n’est plus considérée comme la seule forme que revête le sentiment religieux, et l’on s’occupe avec un intérêt croissant à en saisir et à en étudier les manifestations partout où elles se produisent. Par une suite naturelle de cette évolution, la théologie elle-même s’est entièrement renouvelée depuis cinquante ans; s’inspirant du principe de la méthode historique, appliquée au domaine qui lui est propre, elle a pu, en utilisant largement les travaux des sciences auxiliaires et parallèles et sans rien perdre de son originalité, agrandir beaucoup son cadre.

On jugera de l’étendue considérable du champ que l’Encyclopédie embrasse par le nombre des articles qui y figurent, Ces articles comprennent d’abord les diverses branches de la théologie systématique, telles que la, dogmatique, la morale, l’apologétique, et la philosophie de la religion qui y confine ; elles nous présentent une ample moisson de termes à définir, de notions à analyser et à préciser, de théories et de systèmes à exposer, ce que nous ferons en restant autant que  possible le terrain de l’objectivité. Notre recueil a dû s’ouvrir également aux articles qui concernent la théologie pratique, bien que la place que nous ayons à leur offrir soit forcément plus restreinte: nous avons tenu à esquisser, du moins en traits rapides, les principes et l’histoire du culte de l’homilétique, de la cathéchétique et de tout les sujets qui rentrent dans le cadre de la science pastorale. Mais le vaste domaine de l’histoire qui a fourni les matériaux les plus nombreux à l’Encyclopédie. L’histoire des religions, d’origine toute récente, y trouvera une large place. Grâce aux travaux remarquables que les dernières découvertes ont provoqués sur l’Egypte, la Phénicie, l’Assyrie, la Perse, l’Inde, la Chine, venant succéder aux recherches plus anciennes sur la Grèce, la Scandinavie et la Gaule, il est possible, dès aujourd’hui, de tracer un tableau complet du paganisme.

Nous demanderons aux documents originaux de nous faire connaître l’expression si variée et souvent si ingénieuse que le sentiment religieux a trouvée chez les peuples qui vivaient avant l’ère chrétienne ou qui sont placés en dehors de l’action de l’Évangile. Toutefois, nous prévenons nos lecteurs qu’ils devront chercher dans les études d’ensemble les noms des divinités, des symboles et des usages religieux des diverses mythologies païennes: notre table de matières, déjà si chargée, eût été trop encombrée par les innombrables articles ou les incessants renvois qu’une pareille nomenclature eût entraînés. L’histoire des religions bibliques occupe naturellement, dans l’Encyclopédie, la place d’honneur. On y trouvera l’explication de tous les noms géographiques et historiques de l’Ancien et du Nouveau Testament de quelque importance, l’analyse des principales idées religieuses, une introduction critique détaillée de chacun des livres canoniques et apocryphes, ainsi que des études d’ensemble sur le canon, le texte, les versions, l’exégèse, la propagation des saintes Écritures et l’archéologie sacrée. Nous n’avons pas négligé, cela va sans dire, l’histoire de l’Église: les Pères, les docteurs scolastiques et mystiques, les ordres religieux, les missions, les sectes anciennes et modernes, l’époque de la Renaissance et celle de la Réforme, la statistique religieuse contemporaine, tant matérielle que morale, de chaque pays, l’organisation particulière de chaque Église, seront t’objet d’articles spéciaux. Il a, de même, été tenu grand compte de tout ce qui, dans le domaine du droit comme dans celui des lettres et des arts, touche au développement des institutions ou des idées religieuses.

L’Encyclopédie ne saurait avoir la prétention de ne présenter aucune lacune. Tous ceux qui se sont occupés de travaux de ce genre savent qu’il n’est pas possible, en ces matières, d’être absolument complet. Le nombre de volumes fixé par les éditeurs pour cette publication nous imposait, à lui seul, la nécessité de nous restreindre et de faire un choix. Il existe d’ailleurs sur diverses branches des sciences religieuses des dictionnaires spéciaux que nos lecteurs consulteront avec fruit. Nous ne voulons citer ici que la France protestante, cette œuvre monumentale des frères Haag que M. Henri Bordier réédite et complète en ce moment même d’une manière si heureuse. Nous osons espérer toutefois n’avoir point d’omissions graves à nous reprocher, et nous nous engageons à réparer de notre mieux celles que l’on voudra bien nous signaler.

La plus grande difficulté contre laquelle nous ayons eu à lutter n’a pas été de tracer le cadre, mais de déterminer l’ étendue des articles, et surtout de contenir, dans les limites prescrites, la bonne volonté et le zèle de nos collaborateurs. On ne manquera pas de relever une certaine disproportion entre les articles de notre recueil. Que l’on veuille bien observer toutefois que, dans notre détermination, nous avons dû nous laisser guider non-seulement par la nature du sujet, mais aussi par la nouveauté des découvertes ou l’originalité des appréciations. Tel personnage, telle localité, telle notion, tel événement moins important ou moins connu occupera peut-être plus de place que tel autre dont on peut trouver partout la biographie, la description ou l’analyse. Une remarque analogue s’applique à la signature des articles, que nous n’avons pas cru devoir inutilement prodiguer.

Un écueil que nous nous sommes principalement appliqué à éviter en embrassant une matière si étendue, c’est de n’être jamais ni superficiel ni vague, et de ne remplacer nulle part par des développements de rhétorique l’exposé sobre, précis et substantiel des faits. Nous nous sommes interdit avec soin la pompe banale des considérations oratoires. » A cet effet, nous nous sommes invariablement adressé aux hommes spéciaux, faisant appel à tous ceux qui se sont occupés des sciences religieuses et dont les travaux font autorité. La liste complète des collaborateurs figurera, dans le dernier volume, il côté de la table générale des matières.

L’Encyclopédie des sciences religieuses n’est pas destinée à servir les intérêts d’un parti ou d’une coterie; elle est l’œuvre collective des diverses fractions du protestantisme de langue française et des quelques hommes de bonne volonté qui, en dehors de nos cadres, ont bien voulu se joindre à nous. Tout en nous plaçant sur la base positive du christianisme et sans compromettre en rien l’unité de notre œuvre, nous n’avons, dans le choix de nos collaborateurs et dans la distribution des matières, considéré que la valeur scientifique des articles. Nous avons demandé à chacun l’impartialité et Je respect des convictions d’autrui, et nous avons prévenu que toute controverse blessante serait sévèrement bannie de ce recueil.

Pour l’orthographe des noms propres, nous nous sommes conformé à celle que l’usage a consacrée en France, nous réservant d’indiquer, dans le courant des articles, celle qui nous paraît préférable. A cet égard encore, de nombreux renvois faciliteront les recherches du lecteur. Sauf en ce qui concerne le latin, les citations de textes étrangers ont été, de parti pris, évitées. Nous avons adopté pour les caractères hébraïques un système de transcription simple et facile dont nous avons recommandé l’emploi à tous nos collaborateurs. Les indications bibliographiques ont été l’objet d’un soin spécial: nous avons tenu à les donner aussi complètes et aussi exactes que possible, en nous permettant d’ailleurs l’emploi des abréviations en usage.

Pour la répartition et le classement des matières, nous avons utilisé un grand nombre de dictionnaires et d’ouvrages spéciaux. Nous mentionnerons tout particulièrement la Real-Encyclopædie für protestantische Theologie und Kirche de M. Herzog (Hamb. et Gotha, 1854-1868, 22 vol.), qui nous a inspiré l’idée même de cette entreprise. Nous avons mis à profit, en maintes circonstances, les travaux de nos devanciers ; mais il va sans dire que tous nos, articles de fond sont des études absolument originales, faites sur les sources elles-mêmes.

Unir l’ardeur du sentiment religieux, reconnu dans sa légitime et puissante influence tant individuelle que sociale, à l’indépendance de la pensée, soumise aux lois inflexibles de la science: ‘tel est l’idéal qui s’impose aux hommes de notre génération. Nous serions heureux de leur aider à le réaliser.

Parmi les lecteurs de ce recueil , les uns seront frappés des conceptions tout à la fois grossières et subtiles, des usages bizarres, des pratiques puériles et mesquines que l’ignorance et la superstition des âges passés ont places sous le couvert de la religion; les autres reculeront effrayés devant les hardiesses de la, philosophie et de la critique historique contemporaines: nous osons espérer toutefois que les uns et lés autres emporteront la: conviction qu’il existe, au sein: de l’humanité, un fonds solide et persistant de vérité religieuse, qui seul donne à la vie sa signification et son prix.

Plus ce siècle penche vers son déclin, moins nous sommés inquiet sur l’issue de la crise qu’il traverse. Là où les esprits à courte vue croient découvrir la tombe de la religion, nous discernons les signes manifestes de son éternelle jeunesse. L’étude critique des vieux documents et l’analyse sévère de la nature humaine nous la montrent plus belle dans son essence, plus riche et plus variée dans ses manifestations, plus puissante dans son action sur le monde. Que ses adversaires, comme aussi certains de ses défenseurs, mieux informés les uns et les autres, cessent donc de la confondre avec les formes et les systèmes parasites qui, trop longtemps ont voilé sa splendeur! Ce sont ces enveloppes poétiques et pittoresques parfois dans leur grâce naïve, mais devenues gênantes à la longue, que le travail du temps emporte; Ce sont ces scories que le minerai en fusion dépose au fond du creuset. L’or pur s’en est dégagé, et il n’y a pas de risque qu’il se perde

Dirons-nous toute notre pensée? Notre pays nous parait plus particulièrement bien placé pour opérer ce triage, devenu nécessaire, entre ce qui dans la religion est destiné à périr et ce qui doit demeurer. L’Angleterre, conservatrice par tempérament et par tradition, a compris le christianisme surtout par son côté pratique: elle réalise d’une manière merveilleuse l’activité charitable et missionnaire à laquelle l’Évangile nous convie. Moins ferme et moins libre sur le terrain ecclésiastique, mais plus hardie dans le domaine de la pensée, l’Allemagne, avec son génie spéculatif et critique, a porté plus avant le flambeau des recherches en ce qui concerne les origines des religions, les documents authentiques et la physionomie propre du christianisme. Mieux équilibrée et admirablement pondérée dans les dons qu’elle a reçus en partage, la France, lorsqu’elle suit ses meilleures inspirations, semble destinée à veiller sur le foyer religieux où s’embrase et se réchauffe la foi de l’humanité. Unissant la vaillance à la douceur, l’amour de la règle à la passion généreuse, elle a produit quelques-uns des plus beaux types de la piété chrétienne.

C’est en vain, croyons-nous, que l’on essaye aujourd’hui de la détourner de l’accomplissement de sa véritable mission. Elle n’écoutera pas les conseils de ceux qui lui disent de jeter par-dessus bord toutes ses croyances; elle suivra moins encore la voix de ceux qui voudraient lui persuader que le dernier mot de la religion a été prononcé au récent concile du Vatican. Elle réagira aussi contre cette doctrine fataliste d’après laquelle la direction religieuse de l’humanité aurait passé, avec l’hégémonie politique et sociale, des peuples de race latine aux peuples de race germanique ou anglo-saxonne. Certes, nous ne demandons pas à la France de se faire protestante, et nous laissons à d’autres le soin de lui rappeler ce qu’elle a perdu en repoussant la Réforme au seizième siècle et en proscrivant ses fils au dix-septième. Qu’elle renoue simplement avec les propres traditions de son passé et que, appliquant à- son ancienne foi les méthodes nouvelles, elle redevienne ce qu’elle a été jadis dans la fleur de ses héros: le pays des fortes études, des mœurs austères et de la propagande enthousiaste de l’Évangile!

Encyclopédie des sciences religieuses: Cabale

Article de l’Encyclopédie des sciences religieuses de 1877–


La théosophie juive appelée la Cabale se donne pour une révélation communiquée par Dieu à Abraham, selon les uns, à Adam, selon d’autres, et transmise ensuite par une chaîne non interrompue d’initiés. C’est de là que vient le nom par lequel on la désigne, le mot hébreu Cabbala signifiant tradition, ou ce qui se conserve par tradition, du verbe cabal qui, au pihel qibbel, a le sens de recevoir par transmission. Cette légende mise de côté, on peut regarder comme certain que les spéculations philosophiques qui composent la Cabale commencèrent à se former pendant le siècle antérieur à l’ère chrétienne, et ne furent enseignées pendant longtemps que de vive voix et sous le sceau du secret, à un petit nombre de disciples.

Il est fait mention en effet dans la Mischna de la Maassé Bereschith, interprétation allégorique du récit de la création dans le premier chapitre de la Genèse, et de la Maassé Mercaba, interprétation également allégorique de la vision du chariot, rapportée au chapitre premier d’Ezéchiel (c’est le thème et la base même de la Cabale), et il y en est parlé comme d’une doctrine secrète, qu’il n’est permis d’expliquer qu’à une ou deux personnes seulement, et encore après s’être assuré de leur caractère et de leur intelligence (Chagiga, 11,2. On sait d’un autre côté que, dans le courant du siècle antérieur à l’avènement du christianisme, il s’éleva dans la Judée des plaintes sur l’abus, qu’on faisait du premier chapitre de la Genèse et du premier d Ezéchiel, et que, pour mettre un terme à des explications qu’on regardait sans doute comme dangereuses pour les opinions reçues, on prit le parti d’interdire la lecture de ces deux passages de la Bible à quiconque n’avait pas atteint 1’âge de raison (trente ans). Ces plaintes se rapportaient évidemment à la Cabale naissante, et la mesure qu’on prit avait pour but d’en arrêter ou du moins d’en rendre plus difficile la propagation.

La plus ancienne exposition par écrit qui soit connue de cette théosophie, se trouve dans un petit ouvrage d’une douzaine de pages à peine, portant le titre de Sepher Jetzira (Livre de la création). La langue en est un hébreu qui est tout à fait analogue à celui de la Mischna. Cette circonstance semble une preuve décisive que cet opuscule fut composé de la fin du second siècle avant Jésus-Christ au commencement du troisième de l’ère chrétienne. On l’attribue d’ordinaire à Akiba (mis à mort en 135); mais il est difficile de croire que ce rigide et fougueux docteur de la Loi ait été d’un caractère à se plaire à la culture d’abstractions spéculatives telles que celles dont le ( Sépher Jetzira ) est rempli.

Cet écrit se compose d’une série d’affirmations, dont le maître donnait sans doute l’explication à ses disciples dans des leçons orales, mais qui ne seraient pour nous que des énigmes indéchiffrables, si nous n’avions pour nous guider d’un côté les commentaires qu’on en a faits et d’autres ouvrages plus développés dans lesquels des cabalistes postérieurs ont exposé la doctrine de leur école, et d’un autre côté les systèmes, fort nombreux d’ailleurs, dans lesquels, en d’autres temps et d’autres lieux, on a présenté avec plus de clarté des conceptions du même genre.

Cette théosophie appartient en effet à la famille des systèmes philosophiques qui, identifiant les lois qui régissent le monde(ordo et connexio rerum) avec les règles logiques d’après lesquelles s’enchaînent les conceptions de l’esprit humain (ordo et connexio idearum), veulent expliquer tout ce qui existe par une évolution de l’Être, et d’après lesquels il n’existe que l’Etre et ses diverses manifestations, Deus et modi essendi Dei, selon l’expression. de Spinosa.

Avec ces secours on peut espérer de saisir, sinon peut-être le sens de tous les détails, du moins la marche générale des doctrines de la Cabale. Le Sépher Jetzira se divise en deux parties. La première porte ce titre spécial:Les trente-deux voies de la sagesse. Elle a pour but de décrire l’évolution de l’Être (de Dieu) en lui-même, c’est-à-dire de montrer comment l’Être, qui n’est pas cependant encore l’Etre, mais qui est ce qui peut le devenir, prend conscience de lui-même, ou, dans un langage plus conforme à ce genre de systèmes, comment l’Etre virtuel passe à l’état d’Être réel, ou bien encore, comment l’indéterminé en hébreu a i n,(nihil) arrive à se déterminer comme principe unique de tout ce qui peut et doit exister (le Zohar fait remarquer que ¨Dieu en soi n’est rien de déterminé et qu’il est même, en dehors de ce que dans le langage humain on appelle quelque chose¨) .

La seconde partie porte plus particulièrement le titre de Sépher Jetzira (Livre de la création), et c’est en effet ici que commence ce que dans le langage vulgaire on appelle la création, c’est-à-dire la série des manifestations de Dieu. Il y est question de l’évolution de l’Être en dehors de lui-même, si on peut ainsi dire, puisque dans le système il n’y a rien en dehors de l’Être ou de Dieu; ou, en d’autres termes, on y décrit comment s’opèrent les manifestations de Dieu, sous les formes diverses des êtres et des choses dont l’ensemble compose l’univers, autant dans le monde intelligible que dans le monde sensible.

L’Être, une fois qu’il a pris possession de lui-même par les trente-deux voies de la sagesse, se manifeste d’abord comme pensée et comme parole. Comme pensée (les dix séphiroth, decem enumerationes, symbole de l’abstrait), il est l’intelligible en général, c’est-à-dire la conception de l’ensemble de tout ce qui peut être; et comme parole (les vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu, éléments du langage), il est non plus seulement la conception d’ensemble de toutes les idées générales, mais ces idées générales elles-mêmes, se distinguant les unes des autres par des caractères spéciaux, c’est-à-dire par des noms qui expriment ces caractères divers et qui sont formés de combinaisons diverses des lettres de l’alphabet.

Il y a évidemment ici deux manières d’être, sinon entièrement différentes, du moins distinctes. La Cabale les séparera plus tard l’une de l’autre, et en fera deux phases successives, non quant au temps, mais quant à l’ordre logique, de l’évolution descendante de l’Etre. Mais confondues ou séparées, elles sont en somme l’équivalent de ce qu’on appelle dans le langage platonicien (qui sur ce point est aussi celui de Philon), le monde intelligible ou suprasensible. Puis ces conceptions idéales, représentées dans leur généralité abstraite par les dix séphiroth, et dans leurs déterminations en idées de genre par les vingt-deux lettres de l’alphabet, se reproduisent à leur tour, à un degré inférieur de l’existence, sous la forme de ce que dans la philosophie platonicienne on désigne sous le nom de monde sensible, c’est-à-dire sous les formes infiniment variées des êtres individuels et des choses particulières. L’évolution de l’Être s’arrête ici; au-dessous de ce modus essendi Dei, de cette forme d’existence du principe de vie, il ne peut y en avoir d’autres. On comprend en effet que, dans un système qui considère l’ensemble de tout ce qui existe comme une série descendante de déterminations de plus en plus précises de ce principe, l’évolution de l’Être ait atteint sa dernière limite quand elle est arrivée à ce qu’il y a de plus précis, de plus étroitement déterminé, savoir les êtres individuels et les choses particulières. Telle est cette théosophie dans le Sépher Jetzira.

En un certain sens, ce n’est encore qu’une ébauche. Le principe, la méthode et le cadre en sont déjà clairement indiqués; mais il y manque bien des traits qu’on s’attendrait à y trouver, entre autres l’importante question de la destinée humaine qui n’y est pas même touchée. Ces détails et bien d’autres encore y furent ajoutés plus tard, probablement peu à peu; ils se présentent dans l’exposition bien plus développée qui est faite de ce système dans l’ouvrage connu sous le nom de Zohar (l’éclat, la lumière), titre qui dérive certainement de Daniel XII, 3.

Sous sa forme actuelle, le Zohar est un recueil de dix- neuf ouvrages, désignés chacun par un titre spécial, dus à des auteurs différents et probablement de diverses époques, retouchés peut-être à plusieurs reprises, et n’ayant entre eux d’autre lien que la doctrine qui en fait le fond commun. On l’attribue à Simon ben Jochaï, disciple d’Akiba; mais il est de beaucoup postérieur au Sépher Jetzira; on en a pour preuve la langue dans laquelle il est écrit et qui est celle des rabbins du moyen âge. Dans leZohar, c’est toujours, comme dans le Sépher Jetzira, l’Etre qui, absolument indéterminé dans le principe, se détermine d’abord lui-même et se manifeste ensuite en des modes d’existence décroissants, semblable (comparaison fréquemment employée par les cabalistes) à une lumière dont l’éclat diminue à mesure qu’elle s’éloigne davantage de son foyer, ou encore (comparaison moins familière toutefois aux adhérents de ce système) à des forces émanant les unes des autres, mais s’affaiblissant graduellement et dans la même proportion qu’elles sont plus loin de leur point de départ. Mais tandis que, dans le Sépher Jetzira, la décroissance dans les modes d’existence ou de manifestation de l’Être s’opère en trois moments, le Zohar, serrant de plus près le principe général de son système, dédouble le second, qui, dans le Sépher Jetzira, se compose de la pensée et de la parole, et nous parle de quatre mondes différents et successifs. C’est d’abord le monde des émanations (`ôla m etsiloth, du verbe ‘atsul, qui au pihel et s’il signifie emanare ex alio et se ab illo separare certo modo), c’est-à-dire le travail intérieur par lequel le possible (ai n, nihil) devient réel (les trente-deux voies de la sagesse du Sépher Jetzira). C’est ensuite le monde de la création (olam beria, du verbe bara, qui au pihel signifie sortir de soi-même, excidit), c’est-à-dire le mouvement par lequel l’Être, sortant de son isolement, se manifeste comme esprit en général, sans qu’il s’y révèle encore la moindre trace d’individualité; le Zohar désigne ce monde comme le « pavillon qui sert de voile au point indivisible et qui, pour être d’une lumière moins pure que le point, était encore trop pur pour être regardé ».

Le troisième monde est celui de la formation (olam jetzira, du verbe jatsar, fingere, façonner, qui au pihel a le sens passif deformari), c’est-à-dire le monde des esprits purs, des êtres intelligibles, ou le mouvement par lequel l’esprit général se manifeste ou se décompose en une foule d’esprits individuels, distincts les uns des autres.

Enfin, le quatrième monde est celui de la production (‘olam assija, du verbe assa, faire, au pihel conficere), c’est-à-dire l’univers ou le monde sensible. Le Sépher Jetzira avait décrit comment se fait l’évolution de l’Etre, « par un mouvement qui descend toujours,» depuis le plus haut degré de l’existence jusqu’au plus bas; il n’avait pas parlé de ce qui arrive ensuite, soit que la Cabale n’eut point encore porté là-dessus ses méditations, soit qu’on n’eut pas jugé convenable d’en faire mention. LeZohar nous apprend que le mouvement d’expansion de l’Etre est suivi d’un mouvement de concentration en lui-même. Ce mouvement de concentration est même le but définitif de toutes choses.

Les âmes (les esprits purs), tombées du monde de la formation dans celui de la production, rentreront dans leur patrie primitive, quand elles auront développé toutes les perfections dont elles portent en elles-mêmes le germe indestructible. Si elles ne peuvent accomplir cette tâche dans une première existence terrestre, elles en recommenceront une seconde, et après celle-ci, d’autres encore, jusqu’à ce qu’elles aient acquis toutes les vertus qui leur sont nécessaires. C’est ce qui est appelé le monde ou le cercle de la transmigration.

Cette idée n’est pas mentionnée dans le Sépher Jetzira; Philon ne s’en fait qu’une idée vague et incertaine, mais elle occupe une place importante dans la théosophie de Plotin (elle se retrouve dans les Triades bardiques, qui la tenaient, sans le moindre doute, d’Origène).

Ce ne sont pas seulement les âmes humaines qui, après être tombées dans ce bas monde, doivent remonter au point d’où elles sont parties, et de là plus haut encore, dans l’âme universelle, et enfin dans le sein du principe premier; tout est destiné à rentrer dans le nom ineffable. Samaël lui-même (le prince des mauvais esprits) retrouvera son nom et sa nature d’ange. De ce nom mystique, la première moitié disparaîtra (sam, qui signifie poison), et il ne lui restera plus que la seconde partie (el, qui signifie puissant, ange, Dieu). Cette réabsorption de l’Être en lui-même est l’expression de la doctrine du rétablissement final; c’est le couronnement de la théosophie de la Cabale.

Ce développement de la doctrine cabalistique, continué depuis le Sépher Jetzira jusqu’au Zohar, fut bien certainement en grande partie le résultat d’un travail intérieur qui s’accomplit dans le sein de cette école; mais on ne saurait douter qu’il n’ait été produit aussi en partie par quelque influence de la théosophie judéo-alexandrine. Le philonisme, en particulier, semble avoir été largement mis à contribution.

La psychologie du Zohar présente une ressemblance frappante avec celle de Philon. Dans l’une et dans l’autre, l’intelligence de l’homme est faite à l’image de Dieu, et dérive du principe premier, directement, sans l’intervention d’aucun intermédiaire; et dans l’une et dans l’autre, c’est à cette circonstance qu’elle doit de posséder la liberté morale et l’immortalité. La préexistence des âmes, leur chute dans le monde sensible et dans la prison du corps, la nécessité pour elles d’un relèvement sont des doctrines communes à la Cabale du Zohar et à la théosophie judéo-alexandrine tout entière.

Enfin, la légitimité, disons mieux, la nécessité d’une interprétation allégorique des saintes Écritures se fonde pour l’une et pour l’autre sur les mêmes considérations, et ces considérations ne se trouvent alors nulle autre part. « Les récits de la Loi, dit leZohar, sont le vêtement de la Loi. Malheur à celui qui prend ce vêtement pour la Loi elle-même. Il y a des commandements qu’on pourrait appeler le corps de la Loi; les récits de faits vulgaires qui s’y mêlent sont les vêtements dont le corps est recouvert.

Les simples ne prennent garde qu’aux vêtements ou aux récits de la Loi; ils ne voient pas ce qui est caché sous ces vêtements. Les hommes plus éclairés font attention, non au vêtement, mais au corps qu’il enveloppe. Enfin les sages, les serviteurs du roi suprême, ceux qui habitent les hauteurs du Sinaï, ne sont occupés que de l’âme, qui est la base de tout le reste, qui est la Loi elle-même. » Aristobule (Eusèbe PrӔpar. evang., VIII, 10) et Philon (De opif. mundi, §§ 14 et 56; De Abrah., §§ 1-12;De congressu, §§ 8-31 De prӔmiis et pünis, §11, etc.; de Leipzig, 1828), s’expriment sur ce sujet en des termes presque identiques. Ce n’est pas à dire sans doute que la Cabale ait eu besoin des leçons et de l’exemple de la théosophie judéo alexandrine pour se mettre à interpréter allégoriquement l’Ecriture sainte. Ce serait une erreur profonde.

Cette méthode d’interprétation a été pratiquée à la fois et dès le principe par les deux écoles. Mais il pourrait bien se faire que les cabalistes aient appris des judéo alexandrins à la justifier et à la légitimer aux yeux de la raison. S’il y a eu des emprunts ou, si l’on aime mieux, des imitations, on ne saurait s’en étonner. La Cabale et la théosophie judéo alexandrin sont deux mouvements philosophiques parallèles et correspondants. L’un a été dans la Judée exactement ce que l’autre a été à Alexandrie. Ils vont dans le même sens; ils se sont produits l’un et l’autre sous la pression des mêmes besoins de l’intelligence et du sentiment religieux, et en grande partie par réaction contre la réglementation à outrance qui était l’oeuvre des écoles pharisiennes.

Il convient sans doute de tenir compte de l’action de la philosophie grecque sur la formation de la théosophie judéo alexandrine, quoiqu’il ne soit pas prouvé que cette philosophie ait été entièrement inconnue à l’auteur du Sépher Jetzira(comparez les trois termes pas lesquels se termine le § 1 du chap. I de la seconde partie de ce livre avec Métaph. d’Aristote, liv. XII, ch. 7; M. Franck tient cependant ces trois termes pour une interpolation); mais d’un côté il faut bien reconnaître que, s’il n’y avait pas eu dans la classe éclairée des juifs d’Alexandrie une certaine tendance philosophique, le platonisme n’aurait pas exercé sur elle une bien profonde impression; et d’un autre côté, on ne saurait admettre que la théosophie judéo-alexandrine soit exclusivement le produit de la philosophie grecque.

La théorie des êtres intermédiaires entre Dieu et le monde (la sagesse de la Sapience, les vertus divines d’Aristobule, le Logos de Philon), théorie qui est le point central de cette théosophie, lui vint incontestablement des écoles palestiniennes. Du moment que, pour prévenir les fausses notions qu’auraient pu donner de la nature spirituelle de Dieu, les théophanies, les anthropomorphismes et les anthropopathies qui abondent dans l’Ancien Testament, comme d’ailleurs dans tous les documents religieux des âges primitifs, on eut substitué à l’action immédiate de Dieu celle d’agents divins dérivés et subordonnés, la voie fut ouverte à la doctrine de l’émanation et celle de l’évolution du principe premier qui n’en est qu’une conception à la fois plus simple et plus logique. Il ne fallait, pour y entrer résolument qu’un esprit spéculatif, et les esprits de ce genre ne manquent jamais dans les temps et dans les lieux où le sentiment religieux domine exclusivement. Ces êtres divins subordonnés et agents du principe premier devinrent, dans la Judée, les séphiroths de la Cabale, tandis qu’à Alexandrie ils furent identifiés avec le monde intelligible de Platon (comme aussi avec les dieux fils de Dieu du Timée de ce philosophe).

La Cabale (et en même temps l’essénisme, qui offre des analogies manifestes avec elle) et la théosophie judéo-alexandrine eurent certainement une même origine; elles sortirent, l’une aussi bien que l’autre, du travail religieux et moral qui s’accomplit parmi les juifs dans les deux siècles antérieurs à l’avènement du christianisme, avec cette différence toutefois que la connaissance plus approfondie que les théosophes judéo-alexandrins eurent de la philosophie grecque leur permit de rattacher leurs spéculations à des systèmes bien connus, ce qui nous en rend l’intelligence plus facile, tandis que les cabalistes ne purent exposer leurs doctrines que sous la forme lyrique et métaphorique, propre à leur langue et à leur race et fort éloignée de nos habitudes d’esprit, de sorte que l’étrangeté du fond s’augmente encore de l’étrangeté du langage.

Toutes les théosophies donnent dans la théurgie et la magie. Ce travers est dans la nature même des choses. Quiconque, en effet, se flatte de posséder la connaissance parfaite des secrets de Dieu est invinciblement enclin à s’attribuer une puissance réelle sur ses oeuvres. La Cabale n’a pas fait exception à cette règle générale. Mais il n’y a pas lieu d’insister ici sur ces superstitions. Il suffit de faire remarquer que plusieurs de ses doctrines y conduisaient inévitablement. C’est ainsi que, en considérant l’homme comme un abrégé de l’univers (microcosme), elle admettait qu’il y a des rapports directs entre les différentes parties du corps humain et les différents corps célestes, et que par là se trouvait légitimée la croyance à l’astrologie judiciaire.

Quant aux procédés artificiels, désignés par les noms de thémoura, guématria et notaricon, procédés dont les cabalistes juifs se sont servis parfois, sinon pour chercher dans l’Ecriture sainte des sens cachés différents du sens littéral, du moins pour justifier et faire valoir ceux qu’ils s’imaginaient y avoir découverts, ce n’est qu’un détail sans importance réelle dans le système et l’histoire de la Cabale; l’emploi de ces procédés bizarres n’a pas été exclusivement propre aux adeptes de cette théosophie; on peut d’ailleurs s’en faire une idée exacte par ce qui en est dit dans la Palestine, par Munk, p. 520 et 521, et dans l’Encyclopédie de Herzog, t. VII, p. 204 et 205.

Sur les principaux adhérents de cette théosophie parmi les juifs, on peut consulter l’Encyclopédie de Herzog, t. VII, p. 203, et parmi les chrétiens, ibid., t. VII p. 205 et 206. La Bibliotheca judaica de J. Fürst, t. I, p. 16, 27- 29 et 93, et t. III, p.160 et 329-335, donne une liste complète des diverses éditions du Sépher Jetzira et du Zohar, et l’indication d’un grand nombre d’ouvrages sur la Cabale.

Encyclopédie des sciences religieuses: Andreæ / Confrérie de la Rose-Croix

Article de l’Encyclopédie des sciences religieuses de 1877


ANDREÆ (Jean-Valentin), petit-fils de Jacques Andreæ, dont il vient d’être parlé. Né en 1586 à Herrenberg, dans le Wurtemberg, il devint en 1614 diacre de Vaihingen. En 1620, il fut appelé comme pasteur à Calw, où il resta jusqu’en 1639; il y montra, pendant les misères de la guerre de Trente ans, un courage et un dévouement dignes des plus grandes éloges. Depuis 1639 prédicateur de la cour, en 1650 prélat à Bebenhausen, et en 1654 à Adelberg, il mourut en cette dernière année à Stuttgard. Il s’est distingué, autant par son activité pastorale que par quelques ouvrages, destinés à dévoiler et à combattre les rêveries des alchimistes, si nombreux en Allemagne à la fin du seizième et au commencement du dix-septième siècle. Le scolasticisme qui s’était introduit dans la théologie protestante avait provoqué une réaction mystique, qui s’était manifestée sous des formes diverses:

Chez Valentin Weigel et chez Jacques Bœhme le mysticisme était devenu une théosophie, dont beaucoup de personnes se servaient pour chercher la pierre philosophale et les moyens de faire de l’or; d’autres étaient revenus à Theophraste Paracelse.

Andreæ, qui à des connaissances très variées, joignait infiniment d’esprit, se proposa de se railler de ces superstitions.

Dans sa jeunesse, il écrivit un livre intitulé: Die chymische Hochseit Christiani Rosenkreutz, anno 1459 (les noces chimiques de chrétien Rose-Croix en 1459), sorte de roman, racontant les aventures d’un personnage fictif nommé Rose-Croix, qui est invité, aux noces d’un roi inconnu et qui là est initié aux mystères d’une société de magiciens et d’alchimistes; c’est dans ce livre que paraît pour la première fois le nom de Rose-Croix, emprunté sans doute à deux des principaux symboles des adeptes de la philosophie hermétique.

Cet ouvrage ne circula d’abord qu’en manuscrit. Vers 1610 il s’en répandit un autre:  Allgemeine und General Reformation der ganzen weiten Welt beneben de Fama fraternitatis des læblichen Ordea des Rosenkreutz: Ce fut encore une mystification; le livre fut imprimé en 1614;

la seconde édition, 1615, est augmentée d’une Confession oder Bekanntnusz der Societæt Rosenkreutz, an die Gelehrten Europa’s. La Hochzeit ne parut qu’en 1616 à Strasbourg. Dans la Réformation générale, les sept sages de la Grèce et quelques philosophes romains délibérant sur les moyens d’améliorer le monde; la Confession expose les principes de la soi-disant société.

Ces livres, dont le but était de persifler les amateurs de la magie et de la théosophie, produisirent un effet immense (NDLR inverse?).

  • Tout le monde les prit au sérieux;
  • les mystiques et les alchimistes se mirent à la recherche de l’ordre des Rose-Croix, qui n’existait nulle part;
  • des théologiens luthériens soupçonnèrent une manœuvre calviniste contre l’orthodoxie.

La nouvelle se répandit aussi en France; en 1623 on afficha à Paris un placard, annonçant l’arrivée des Rose-Croix, sauveurs du monde; Gabriel Naudé, qui à cette occasion se montra sceptique au bon endroit, se railla de la chimère importée d’Allemagne, dans une brochure pleine de sens: Instruction à la France sur la vérité de l’histoire des frères de la Rose-Croix.

Andreæ lui-même, voyant qu’au lieu de faire disparaître la superstition, il l’avait alimentée , publia divers écrits où, tout en conservant parfois la forme allégorique et satirique, il exhortait ses contemporains à renoncer « à cette curiosité dangereuse» qui veut sonder tous les mystères, à sortir de « ce chaos, » à renverser « cette tour de Babel élevée contrairement à la volonté de Dieu. »

Comme quelques enthousiastes fondèrent en effet un ordre de Rose-Croix, il lui opposa une Société évangélique, ayant pour objet de « remettre Jésus-Christ en son lieu et de détruire les idoles. »  En général, il fit des efforts pour relever dans son pays la vie religieuse; adversaire aussi décidé du formalisme de l’orthodoxie du temps que des extravagances des théosophes, il chercha à rétablir un christianisme plus vivant et plus simple.

On lui a reproché différentes hérésies, mais sa mémoire n’a pas souffert de ces reproches.

V. Burk, Verzeichniss aller… Schriften … J. V. Andreæ, Tubing. 1793 (catalogue de cent numéros mais incomplet); Hossbach, Andreæ umd sein Zeitalter, Berlin, 1819.

Encyclopédie des sciences religieuses: Mormonisme

Article de l’Encyclopédie des sciences religieuses de 1877


Ce nom est celui d’une secte américaine, qui s’appelle plus volontiers « l’Église des Saints des derniers jours.» Le nom sous lequel elle est habituellement connue lui vient du Livre des Mormon, son principal livre sacré. Mormon est l’un des personnages fabuleux de cette étrange mythologie.

Joseph Smith dérivait ce nom du mot anglais more, plus, et d’un mot prétendu égyptien mon, bon, ce qui lui donnait pour signification « plus bon » – ou meilleur. Cette étymologie fantaisiste du fondateur du mormonisme en a amené une autre qui n’est pas plus sérieure, ses adversaires ont voulu faire dériver ce mot du grec, spectre.

Histoire

Le fondateur du mormonisme fut Joseph Smith, né dans le Vermont, le 23 décembre 1805. Son Père, qui était agriculteur, s’établit dans l’état de New-York, lorsque Joseph avait onze ans, et ce fut dans le comté d’Ontario que s’écoula la jeunesse du futur prophète. Sa culture intellectuelle fut des plus sommaires, et ne dépassa guère les premiers éléments de la lecture, de l’écriture et du calcul.

Ses biographes officiels, Orson Pratt et George A. Smith, nous le représentent s’occupant de son salut dès l’âge de quinze ans, cherchant vainement dans les églises existantes la satisfaction de ses besoins religieux et se mettant alors, par la lecture de la Bible et par la prière, à chercher directement auprès de Dieu la réponse aux questions angoissantes qui le troublaient. Un jour qu’il priait, une clarté merveilleuse descendit sur lui et l’enveloppa, et deux êtres surnaturels lui apparurent, l’informèrent que ses péchés lui étaient remis, lui déclarèrent qu’aucune secte ne possédait la vraie doctrine, et que cette doctrine, complément de l’Evangile, lui serait révélée un jour. D’autres révélations suivirent. La plus importante fut celle qui lui apprit que les Indiens d’Amérique étaient les descendants dégénérés du peuple d’Israël et que leurs Annales avaient été déposées en lieu sùr. Conduit par les indications d’un ange, Smith découvrit ces Annales gravées en caractères égyptiens sur des plaques d’un métal ressemblant à de l’or. A côté des Annales se trouvait un curieux instrument: l’Urim et le Thummim, composé de deux pierres transparentes, au moyen desquelles Smith allait pouvoir lire et interpréter le document.

C’est en 1827 que Smith prétendait avoir été mis en possession des mystérieuses plaques, qu’il s’occupa à traduire, en se servant comme secrétaire d’Olivier Cowdery, qui devint l’un des chefs de la secte. Le Livre de Mormon partit enfin en 1830, aux frais d’un fermier du nom de Martin Harris, qui, gagné aux idées de Smith, lui fournit les moyens de faire imprimer sa révélation. Toute cette légende avait fait trop de bruit pour que l’on ne cherchât pas à la tirer au clair. L’enquête, toutefois, a été conduite avec trop de passion par les adversaires du mormonisme pour qu’il soit permis d’en accepter les résultats comme pleinement concluants. Les origines du mormonisme, quoique toutes récentes, demeurent un problème d’histoire et de psychologie non résolu encore.

La famille Smith paraît avoir eu une mauvaise réputation dans la contrée où elle vivait; on accusait ses membres de paresse, d’intempérance et d’amour du mensonge. «  Ils étaient fameux, dit un document signé par un grand nombre de leurs voisins, par leurs projets visionnaires et passaient une partie de leur temps à faire des fouilles pour découvrir des trésors cachés.» Joseph Smith se distingua de bonne heure par son caractère aventureux et illuminé tout ensemble, et l’histoire de ses visions lui valut les quolibets et les persécutions de ses voisins.

Il est démontré que le fond du Livre de Mormon n’est autre chose qu’un certain roman historique sur les Indiens composé en style pseudo-biblique par un ministre du nom de Salomon Spaulding, né en 1761 et mort en 1816. Son manuscrit était demeuré entre les mains d’un imprimeur de Pittsburgh, en Pensylvanie, et passa entre celles de Sydney Rigdon qui, après avoir été compositeur dans son établissement, devint l’associé de Joseph Smith dans la propagation des doctrines mormones. Plusieurs des amis de Spaulding et son propre frère déclarèrent reconnaître son oeuvre dans la prétendue traduction des plaques d’or.

Les adjonctions faites par le prophète à ce fonds primitif sont des réminiscences bibliques pour la plupart, où abondent les incorrections grammaticales. Quant aux plaques elles-mêmes, nul ne les a vues en dehors des onze témoins qui affirment, en tête du Livre de Horneion, les avoir vues et touchées mais ces témoins étaient des mormons, parmi lesquels trois membres de la famille Smith et cinq de la famille Whamer, l’une des premières converties à la foi nouvelle, et de tels témoignages sont plus que suspects.

Le premier bailleur de fonds de Smith et l’un des onze témoins, Martin Harris, s’étant fait donner un facsimile de l’une des golden plates, alla, avec une bonne foi qui l’honore, la soumettre au professeur Aenthon, de New-York. Les mormons répandirent le bruit que ce savant avait reconnu les caractères pour de l’égyptien réformé.

Mais le professeur, dans une lettre rendue publique, déclara que la feuille qu’on lui avait présentée était « couverte de toutes sortes de caractères crochus, et évidemment combinés par une personne qui avait eu sous les yeux un livre contenant divers alphabets, entr’autres des alphabets grecs et hébraïques. Des lettres romaines, renversées ou placées de côté, s’y trouvaient aussi rangées en colonnes perpendiculaires, et le tout se terminait par un grossier dessin d’un cercle partagé en divers compartiments couverts de signes bizarresh, et évidemment copiés du calendrier mexicain publié par M. de Humboldt, mais copiés de manière à déguiser la source d’où ils étaient tirés. » La foi de Martin Harris était trop aveugle pour se laisser éclairer par les lumières de la science, et la publicité donnée à ces faits n’empêcha pas Smith de faire de nombreuses dupes.

En 1829, lui et son collègue et secrétaire Cowdery, prétendirent avoir reçu d’un ange une divine imposition des mains qui les sacrait prêtres, et, persuadés que le baptême chrétien qu’ils avaient reçu n’était pas valide, ils se rebaptisèrent réciproquement par immersion. Leurs prédications et la lecture du Livre de Mormon groupèrent bientôt autour d’eux des disciples qui entrèrent dans la nouvelle secte par le rite du baptême.

Le 6 avril 1830, l’Église des saints des derniers jours fut organisée dans la ville de Fayette, Etat de New-York. L’accession de Sidney Rigdon, ancien ministre campbellite fort bien doué, qui prêchait des idées millénaires, vint apporter à la théologie rudimentaire de Joseph Smith des éléments nouveaux, qui devaient la rendre populaire dans un milieu très ouvert à cette sorte d’enseignement. Lé millénium allait commencer,

les Indiens étaient sur le point de se convertir, l’Amérique devait être le rendez-vous des saints, et la tache spéciale de la nouvelle église était de construire la Nouvelle-Jérusalem. Ces idées et la mythologie qui les entourait flattaient à la fois le patriotisme et le goût du merveilleux des populations ignorantes des campagnes. Des missionnaires improvisés les répandirent de proche en proche, et des communautés mormones s’établirent de bonne heure dans l’Ohio, la Pensylvanie, l’Indiana et l’Illinois, aussi bien que dans le New-York. Au commencement de 1831, le siège de la secte était Kirtland dans l’Ohio, mais vers la fin de cette même année, sous l’action d’une révélation spéciale, Smith entraîna une émigration de douze cents mormons dans le comté de Jackson, Missouri, pour y « ; fonder la cité de Sion où le Christ devait régner en personne. » Cette communauté se distinguait des rudes colons qui l’entouraient par son industrieuse activité et r ses mours douces. Une persécution violente ne tarda pas à s’élever contre elle: on brisa ses presses, on supprima ses journaux, on fit subir toutes les avanies à ses ministres; finalement, en 1833, une bande d’hommes armés vint expulser de la contrée les familles mormones, qui s’en allèrent chercher un asile à lndependence dans le comté de Clay. Joseph Smith, en apprenant les malheurs de ses partisans, accourut de l’Ohio où il se trouvait alors, et, à la tête d’une troupe de mormons armés, essaya de répondre à la force par la force. Cette tentative ne réussit pas, et il dut retourner à Kirtland. Il se mit alors à compléter l’organisation religieuse de son Église. A la tête de la hiérarchie, qui devait assurer sa force, il plaça une sorte de triumvirat, s’assignant à lui-mème la première place en sa qualité de prophète et d’apôtre et s’ajoignant Rigdon et Williams comme ses assesseurs.

Le 4 février 1835, il se choisit douze apôtres auxquels il confia la mission de convertir les nations. Ils se répandirent en effet dans les états de l’Est; l’un d’eux débarquait en Angleterre en 1837, et le jour de Noël de cette même année, une première conférence de mormons anglais se réunissait à Preston. Ils firent de nombreuses recrues dans les villes manufacturières du Nord et dans le pays de Galles, et des convois d’émigrants mormons traversèrent fréquemment l’Atlantique pour rejoindre le gros de la communauté.

En mars 1836, quand le temple fut inauguré à Kirtland, plus de mille mormons étaient présents. De malheureuses transactions commerciales auxquelles le prophète fut mêlé et qui lui attirèrent des démêlés avec les tribunaux, le décidèrent à abandonner définitivement l’Ohio. Une révélation survint à point noinmé, pour confirmer sa décision. Sa présence était fort nécessaire au milieu de la colonie missourienne, qui souffrait de luttes intestines, en même temps qu’elle était en butte aux persécutions des « gentils. » Ceux-ci voyaient d’un oeil jaloux la marche envahissante des mormons et s’irritaient de leur prétention hautement affichée de conquérir tout le pays. Une sorte de guerre civile éclata; les milices de l’Etat intervinrent à la fin de 1838, en apparence pour rétablir la paix, mais en réalité pour débarrasser l’Etat de la présence des mormons. Plusieurs d’entre eux furent massacrés; le prophète, son frère, et quelques autres chefs furent emprisonnés, et la colonie mormone, forte d’environ 15000 personnes fut, en plein hiver, dépossédée de ses terres et expulsée de l’autre côté du Mississipi, dans l’Illinois. Bien accueillie par la population de cet Etat, elle y fonda la ville de Nauvoo, qui, deux ans après sa fondation, comptait déjà 2000 habitations, avec des écoles et des édifices publics. La législature de l’Etat concéda une charte à Nauvoo; les mormons furent autorisés à lever une milice placée sous les ordres du prophète, qui devint bientôt le chef à la fois religieux, civil et militaire d’une communauté de 20000 âmes, qui lui vouait une admiration et une obéissance sans réserves.

Ses partisans se multipliaient dans tous les Etats-Unis, et leur chiffre en Angleterre atteignait, disait-on, dix mille. Ces succès enivrèrent Joseph Smith qui, en 1844, osa se mettre sur les rangs pour la présidence des Etats-Unis. Ses moeurs étaient loin d’être irréprochables; toutefois ce ne fut qu’en juillet 1843 qu’il prétendit avoir reçu une révélation autorisant la polygamie.

Cette prétention souleva une vive opposition dans le sein même de la communauté. Les mécontents fondèrent à Nauvoo même un journal d’opposition, l’Expositor. Smith, qui en était venu à ne pouvoir souffrir la contradiction, donna ordre à ses janissaires de faire justice; les presses du journal furent brisées, le bureau démoli, et ses rédacteurs ne durent leur salut qu’à la fuite. Ils portèrent plainte devant les autorités de l’état qui profitèrent de l’occasion pour faire cesser un état de choses intolérable. La milice marcha sur Nauvoo et s’empara du prophète et de son frère Hyrum. Le bruit ayant couru que le gouverneur songeait à faire évader ses prisonniers, une bande d’hommes armés se jeta sur eux et les massacra (27 juin 1844).

La mort de Joseph Smith, loin d’être la ruine du mormonisme, sembla devoir assurer sa durée; elle mit l’auréole du martyre au front du prophète et renforça le fanatisme de ses partisans. Brigham Young, qui était devenu le conseiller le plus intime de Smith, fut appelé à lui succéder à la tête de la communauté, avec les titres de « voyant, révélateur et président des saints des derniers jours.»

En 1845, la législature de l’Illinois révoqua la charte de la cité de Nauvoo. Les conflits étaient fréquents entre les saints et les gentils, et la communauté elle-même souffrait de tiraillements intérieurs. Brigham Young comprit qu’il y avait là une situation qui ne pouvait se prolonger sans amener à courte échéance la ruine du mormonisme. Il fut résolu en conséquence qu’une nouvelle migration aurait lieu et que le siège de la communauté serait transporté par delà les limites des Etats-Unis, et à quelques centaines de lieues de toute terre civilisée. Cette résolution fut annoncée aux saints par une épître générale datée du 20 janvier 1846.

Une avant-garde de seize cents personnes partit avant la fin de l’hiver pour jeter les bases du futur établissement. Le territoire de l’Utah, que les mormons désignèrent sous le nom de Deseret, ou pays de l’Abeille, est un plateau compris entre les Montagnes-Rocheuses et la Sierra-Nevada de Californie. Ce plateau aride semblait rebelle à toute culture, et il a fallu toute la ténacité de volonté de fanatiques en révolte contre la civilisation pour coloniser ces régions inhospitalières et en faire ce qu’elles sont devenues aujourd’hui, la grande étape entre New-York et San-Francisco.

On a souvent raconté cet exode de tout un peuple, s’accomplissant par un prodige d’audace et de discipline, au milieu des privations et des souffrances de toute nature, et aboutissant à la création, sur les bords du Grand-Lac-Salé, d’une civilisation étrange, mais à laquelle on ne saurait sans injustice refuser une certaine grandeur. Le succès de cette expédition suffirait pour faire vivre dans l’histoire le nom de Brigham Young. Il arriva dans la vallée en juillet 1847, et le gros des mormons dans l’automne de 1848. Une ville fut construite avec son tabernacle et ses édifices publics. La population augmenta rapidement.

En 1819, le congrès des Etats-Unis organisa l’Utah en territoire et reconnut Brigham Young pour gouverneur. En 1852, fut promulguée la «  loi céleste du mariage » qui autorisait la polygamie.

En 1853, fut posée la première pierre du temple monumental. Le gouvernement fédéral essaya vainement d’intervenir dans la législation, d’abord en nommant des juges, puis en envoyant un nouveau gouverneur à la place de Young. Traités en suspects, ces mandataires du gouvernement durent se retirer en 1856. L’année suivante, le gouvernement de Washington envoya dans l’Utah de nouveaux fonctionnaires, avec un corps de 2500 hommes pour les appuyer. Les mormons protestèrent vivement, mais finirent, par se soumettre. La question de la polygamie est demeurée entre eux et le Pouvoir fédéral la question délicate et a soulevé de continuels conflits. Toutefois, cet étrange peuple est en voie de rentrer dans les conditions normales d’existence des peuples civilisés;

la création du chemin de fer du Pacifique, en 1869, l’arrivée de nombreux colons non mormons, la mort enfin de Brigham Young, survenue en 1877, ont abaissé définitivement les barrières qui le séparaient du reste du monde. Dépouillé bientôt de son institution honteuse de la Polygamie, comme il l’a été de l’autonomie politique qu’il avait rêvée, il redeviendra une simple secte religieuse, plus bizarre que la plupart des autres, et qui pourra vivre longtemps encore, grâce à cette légende mystérieuse qui s’est faite autour de son berceau, et grâce surtout à ces traditions d’audace et d’héroïsme qui font de l’histoire particulière de cette secte l’un des chapitres les plus étonnants de l’histoire de la colonisation. On estime à 250.000 le nombre total des mormons; de 80 à 100.000 sont établis dans l’Utah.

Doctrine et discipline

Nous avons déjà parlé du plus important des livres sacrés des mormons, le Livre de Mormon, compilation indigeste et illisible, mais dont le succès s’explique par la large satisfaction qu’elle donne au patriotisme américain. D’après la révélation mormone, les juifs réfugiés en Amérique se partagèrent en deux groupes hostiles, les néphites et les lamanites. Ceux-ci, devenus infidèles exterminèrent les néphites et s’emparèrent du continent tout entier. Les Indiens sont leurs descendants. Le Livre de Mormon forme un volume de 563 pages d’impression compacte. Il se divise en quinze livres de longueur inégale attribués à divers auteurs. Cet ouvrage contient, outre le roman interminable des néphites et des lamanites, de longues exhortations, des visions et des paraboles, faible pastiche du langage biblique, et qui n’ont ni élévation morale ni valeur poétique.

Les anachronismes et les absurdités y fourmillent, Pour ne rien dire des fautes grossières de grammaire. Le second livre sacré du mormonisme est le Livre de la doctrine et des alliances (Book of Doctrine and Covenants); il renferme des instructions religieuses données par Joseph Smith à ses disciples, des révélations se rapportant à l’organisation, au culte et à la hiérarchie de l’Église, des prophéties, des visions, etc. Mentionnons enfin la Perle de grand prix, recueil de révélations, prophéties, discours de Smith, auquel il a joint un prétendu Livre d’ Abraham, qui se donne comme traduit d’un papyrus égyptien. La doctrine mormone forme le plus étrange éclectisme d’éléments bouddhistes, gnostiques, mahométans et chrétiens.

Dieu le père n’est pour eux que le plus puissant des hommes’ il est doué d’un corps, il a été engendré comme nous, il est marié à un grand nombre de femmes, et ses enfants sont nombreux comme les grains de sable de la mer. Ce Dieu, qui habite la planète Kolob, a charge de notre univers; d’autres dieux, également puissants, veillent sur d’autres mondes. Dieu n’étant qu’un homme perfectionné, chaque homme peut aspirer à devenir Dieu à son tour. Le Christ est né de l’union « matérielle » de Dieu et de la vierge Marie; les mormons retiennent la foi en la rédemption. La vie future ne sera que le prolongement de celle-ci; l’existence aura les mêmes nécessités et les hommes les mêmes passions et les mêmes occupations. Qu’on ajoute à ces idées bizarres, la doctrine de la transmigration des âmes, celle de la permanence des dons miraculeux, tout un système millénaire très complet, avec retour des juifs, y compris les dix tribus perdues, parousie et règne personnel du Christ pendant mille ans sur la terre, et l’on aura quelque idée de ce qu’est cette étrange théologie, véritable pandémonium où se sont donné rendez-vous toutes les excentricités de la pensée religieuse de tous les temps. La morale mormone ne s’élève pas au-dessus du terre-à-terre de l’égoïsme le plus absolu. Le dieu des mormons a été défini par l’un de leurs apôtres «  le plus égoïste des êtres vivants », et ses adorateurs s’efforcent de lui ressembler. Les deux grands devoirs du parfait mormon sont le patriotisme et le payement des dîmes; en règle avec la loi morale sur ces deux articles, il est libre pour tout le reste. S’enrichir et multiplier le nombre de ses femmes, à cela se borne son ambition. Toute pensée indépendante est supprimée; les fidèles s’engagent à n’être dans les mains de leurs chefs  « qu’une cire molle, un chiffon trempé dans du suif. »

Les formes du culte semblent avoir pour but d’exclure et d’étouffer la pensée. Le salut de l’individu dépend de rites symboliques multipliés; baptême par immersion fréquemment renouvelée; imposition des mains; cène où l’eau remplace le vin, cérémonies mystérieuses d’initiation. La prédication roule en général sur les intérêts matériels de la communauté, et ne tend en aucune façon à élever l’âme vers les choses invisibles.

La hiérarchie mormone comprend au sommet la présidence composée de trois hommes qui représentent sur la terre la Trinité divine, et dont l’un a la suprême autorité; puis le patriarcat conféré à vie à un homme qui a pour unique charge de distribuer des bénédictions puis les douze, qui ont le pouvoir de conférer les ordres et d’administrer les sacrements; puis les soixante-dix, qui, sous la direction des apôtres, ont la charge de faire la propagande. Les grands prêtres forment le cinquième ordre; ils officient toutes les fois que les dignitaires d’un rang plus élevé ne sont pas présents. Les évêques, les anciens, les prêtres, les instructeurs et les diacres forment les degrés inférieurs de cette hiérarchie, et appartiennent à la classe d’Aaron, tandis que les premiers forment celle de Melchisédek. Le conseil général est chargé de régler les difficultés qui peuvent survenir entre les fidèles; il existe aussi des grands conseils particuliers dans chaque communauté locale. Une conférence annuelle pour le règlement des affaires générales de l’église se réunit en avril; on assure que toutes les décisions y sont prises à l’unanimité.

Sources

Le mormonisme a donné naissance à une foule d’ouvrages. Ses écrivains, assez médiocres d’ailleurs, sont nombreux; nous nous bornons à indiquer les noms de: Spencer, Orson Pratt, Parly Pratt, Phelps, etc. Parmi les ouvrages racontant l’histoire et exposant les idées des mormons, nous mentionnerons les suivants:

Kidder, Mormonisn and the Mormons, New-York, 1852; Burton, City of the saints, Philadelphie, 1852; Ferris, Utah and the Mormons, New-York, 1854; Hyde, Mornonism its Leaders and Designs, New-York, 1857; Stenhouse, The Rocky Mountains saints, New-York, 1873. Nous possédons en français plusieurs ouvrages sur ce sujet, tels que: A. Pichot, Les Mormons, Paris, 1854; Jules Remy, Voyage au pays des Mormons, Paris,1860, et plusieurs articles de la Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1853, 15 février 1856, ler septembre 1859, 15 avril 1861, ler février 1872.

MATTH. LELIÈVRE.