« Que celui qui a entendu ma parole rapporte fidèlement ma parole. Pourquoi mêler la paille au froment ? dit l’Éternel…
(La Bible – Jérémie 23:28).

 

 

La promesse de Jésus à Pierre

Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’Hadès ne prévaudront point contre elle;  je te donnerai les clés du Royaume des cieux, etc… 

que nous lisons dans Matth. 16:18-19, est le fondement d’une partie essentielle de la doctrine de l’Église catholique, à savoir celle qui établit l’autorité du pape considéré comme le successeur de saint Pierre et chef de l’Église chrétienne.

La théologie catholique actuelle exprime sur ce point une doctrine fort simple dans ses grandes lignes: Jésus a fait de l’apôtre Pierre le fondement de son Église; cette promesse est valable pour l’apôtre et pour ses successeurs, et ses successeurs ne sauraient être que les évêques du siège apostolique de Rome, où saint Pierre, non seulement séjourna comme chef de la communauté, mais aussi où il périt martyr et fut inhumé.

En face de cette thèse si fortement soutenue chez les catholiques, l’exégèse et la dogmatique protestantes ont apporté diverses interprétations de la parole évangélique. La plus radicale a consisté à déclarer le passage de Matth. interpolé, c’est-à-dire une création de l’Église à un stade déjà avancé de son évolution, introduite frauduleusement dans le texte évangélique pour soutenir la prétention romaine; cette solution, toute gratuite, ne repose, en somme, que sur un postulat tendancieux; assez populaire à un moment donné, elle est maintenant généralement écartée. Dans cette Faculté, à plusieurs reprises, nos maîtres en science du Nouveau Testament ont prouvé qu’il n’était plus possible de se servir purement et simplement de l’argument de l’inauthenticité. …

Errata: Une partie de cette article est manquante, soit les pages 16 et 17.
Mais le contenu de celui-ci est tellement approprié, cohérent et précis qu’il nous semble nécessaire de vous le faire connaître en l’état.

… le Livre des Actes (ch. 5), et celui de l’incestueux de Corinthe (1 Cor. 5) nous montrent que ce problème était déjà posé au lendemain de la résurrection de Jésus. A l’époque des apôtres la solution était relativement simple du fait que le rôle d’arbitre leur revenait de droit. Le Christ avait donné à Pierre (selon notre péricope), ainsi qu’à tous les apôtres (selon Matth. 18:18 et Jn. 20:23), le pouvoir de lier et de délier; le Saint-Esprit ne cessant de les inspirer, ils ont exercé ce pouvoir pénitentiaire leur vie durant et partout où ils étaient en mesure d’agir. Mais quand les envoyés désignés par le Christ n’ont plus été présents, le problème de conscience est demeuré; je dirai plus: ce problème devait nécessairement demeurer et devait nécessairement être résolu; car l’Église ne peut vivre sans que soit exercé le pouvoir de la pénitence.

Quelles sont, dans l’Église, les règles à observer pour que les pécheurs obtiennent le pardon et surtout qui dans l’Église est au bénéfice de l’autorité que Jésus-Christ avait conférée à Pierre et aux autres apôtres dans le domaine de la pénitence ? C’est sous cet angle que s’est posée d’abord la question de l’interprétation et de l’application de la promesse des clés qui ouvrent aux âmes repentantes les portes du Royaume des cieux. Nous ne craignons pas d’exprimer la question que se posait l’Église ancienne, sous cette forme: Qui, au sein de l’Église, est, afin que les péchés soient pardonnés, le successeur de Pierre et des autres apôtres?

Suivant les temps et les circonstances trois réponses ont été données dans l’Église des premiers siècles:

 L’exégèse spiritualiste

1) Nous pouvons parler d’abord d’une exégèse spiritualiste. Se refusant à faire une distinction nette entre la promesse du Christ à tous les apôtres, et celle, formulée en termes semblables, à Pierre seul, certains chrétiens ont estimé, d’une part, que le pouvoir des clés était normalement valable pour tous les apôtres de par la volonté du Christ d’autre part, ce qui nous intéresse ici très particulièrement, que ce pouvoir de lier et de délier était transmis à tout chrétien véritable, à tout fidèle inspiré par le Saint-Esprit.

Cette interprétation «spiritualiste» est soutenue pour la première fois, à notre connaissance, dans la lettre des chrétiens de Lyon, écrite au lendemain de la persécution qui avait eu lieu dans leur cité en 177 (Eus. HE, V, 2, 5); il s’agit des martyrs; ceux-ci, est-il écrit, alors qu’ils attendaient la mort en prison, «défendaient tout le monde et n’accusaient personne; ils déliaient tout le monde et ne liaient personne». C’est bien du pouvoir des clés qu’il est question; nous voyons ici que ce sont les confesseurs qui l’exercent.

A une époque où l’Église chrétienne se trouvait sans cesse en butte aux épreuves de la persécution, on reconnaissait donc à ceux qui étaient demeurés fermes dans la tourmente, qui avaient confessé le Seigneur devant les païens, et qui dans leur cachot, attendaient sans faiblir le moment de leur trépas, le pouvoir d’accorder, sous certaines conditions au moins, le pardon à ceux de leurs frères qui, après avoir commis une faute grave, sollicitaient leur absolution. Ce droit, reconnu aux confesseurs, a pénétré, nous le savons, très profondément dans la tradition de l’Église persécutée.

Quelque temps après la persécution de Lyon, Tertullien exprime le même sentiment et ses allusions au « Tu es Petrus » sont d’une grande précision. Dans son Scorpiace, il attaque les adversaires du martyre, ceux qui minimisent la confession et ‘la jugent même inutile; il écrit (ch. 10) « Souviens-toi que le Seigneur a laissé les clés du ciel à Pierre et par lui à l’Église chacun de ceux qui sont interrogés et qui le confessent les porte avec soi », c’est-à-dire: ce sont les confesseurs qui détiennent les clés. Ainsi le pouvoir des clés, qui a été attribué à Pierre, l’est maintenant à l’Église, non l’Église tout entière, mais les confesseurs dans l’Église.

Pourquoi les confesseurs possèdent-ils ce droit de lier et de délier ? Sont-ce le courage et la foi dont ils font preuve en acceptant de souffrir et de mourir pour le Seigneur, qui les mettent au-dessus du commun des fidèles ? Non, la raison doit être cherchée ailleurs. Le confesseur, aussi haut que l’on puisse remonter, est considéré comme un inspiré, un homme de l’Esprit; il a reçu, comme le prophète, vocation de Dieu pour le témoignage et il possède les dons spirituels particuliers au prophète. Le prototype du confesseur chrétien est Etienne, à la fois prophète et martyr; il prêche, rapporte le Livre des Actes (6, 5, 8,10), sous l’inspiration du Saint-Esprit; son visage est transfiguré lorsqu’il parle (6, 15) et ce prophète authentique périt comme doit périr tout homme de Dieu selon la parole de Jésus «Ils ont persécuté les prophètes avant vous » (Matth. 5:11-12); « rempli du Saint-Esprit », il voit les cieux ouverts et le Fils de l’Homme, debout, prêt à accueillir son témoin (Act. 7:55-56). Le confesseur est le successeur des prophètes anciens; nous pouvons saisir alors pourquoi il lui est reconnu des droits si étendus dans la communauté de l’Église et, en particulier, celui de pardonner les péchés.

Tertullien, qui a écrit que le pouvoir des clés passe de saint Pierre aux confesseurs, dit ailleurs dans le même sens:

« C’est l’Église qui remet les péchés, c’est-à-dire l’Église-Esprit par l’intermédiaire d’un homme spirituel » (per spiritualem hominem) (De pud. 21, 17),

ce qui veut dire un prophète. Si le confesseur intervient dans le pardon c’est donc en vertu de son caractère de prophète.

Dans le De pudicitia, composé alors qu’il était devenu montaniste, Tertullien donne une exégèse assez complète du passage sur le « Tu es Petrus » (ch. 21). Il écrit d’abord (§ 9-10) que la promesse des clés a été accordée, dans le cercle apostolique, à Pierre seul, à Pierre « personnellement » (personnaliter). Le Seigneur lui a dit formellement (au dire de Tertullien):

«C’est sur toi que je bâtirai mon Église.»

Et le docteur africain poursuit en montrant comment Pierre a effectivement tenu en main les clés de l’Église (§ 11-15). Mais, avec Tertullien, il faut toujours se garder d’isoler telle formule qu’il emploie souvent plus comme une boutade que comme l’expression de ses réflexions. En effet, ici il ne veut pas faire entendre que la personne historique de Pierre est seule en cause et que la promesse ne serait point aussi pour des successeurs éventuels; nous n’avons qu’à lire plus loin dans le même chapitre (§ 16-17), et nous constatons que pour lui le droit de lier et de délier est normalement accordé à l’ensemble de l’Église, mais, précise-t-il, à l’Église des spirituels, c’est-à-dire, en langage clair, à l’Église montaniste, à laquelle il appartient et qui prétendait faire revivre le prophétisme authentique. «Après Pierre cette puissance appartient aux spirituels, à l’apôtre ou au prophète; car l’Église est proprement et essentiellement l’Esprit lui-même.» (§ 16). Ce droit ne revient pas à l’Église des «psychiques», à savoir l’Église catholique, que Tertullien nomme péjorativement numerus episcoporum (= collection d’évêques) (§ 17), mais à l’Église des spirituels.

Par la voix de Tertullien, le montanisme se range, — et cela ne nous étonne nullement —, dans la ligne de l’exégèse spiritualiste du «Tu es Petrus». Tout chrétien spirituel, nous pourrions dire en langage plus moderne, sans en fausser trop le sens, tout chrétien militant ou professant a le droit d’exercer le pouvoir des clés à l’égard de ses frères dans la foi.

Plus spiritualiste encore, si l’on peut dire, est Origène dont nous avons, dans son Commentaire de l’Ev. de Matthieu, l’exégèse de notre péricope (Comm. in Matth. 12:10-11, PG 13, 996-1004). Et cette exégèse, — il faut s’y attendre avec le docteur alexandrin —, fait état de la distinction à établir entre le sens littéral et le sens spirituel; par la lettre, l’évangéliste rapporte une conversation entre le Christ et son apôtre, ainsi que la promesse faite au seul Pierre; mais par l’Esprit, nous devons comprendre qu’ici Pierre «figure» tous les disciples. Il écrit: «La pierre (sur laquelle repose l’Église), c’est tout disciple du Christ»  (pétra gar pâs o Christou mathétés). Précisons qu’il s’agit, dans la pensée du docteur égyptien, non de tout membre de l’Église visible, mais de tout chrétien «parfait», c’est-à-dire de tous ceux qui peuvent, comme Pierre, dire: Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, parce que cette révélation leur vient, non de la chair et du sang, mais du Saint-Esprit qui se déverse dans leur cœur.  La pierre sur qui l’Église est construite, c’est tout chrétien qui confesse le Seigneur. Et ainsi le croyant s’identifie à Pierre: «nous devenons Pierre » (ginométha Pétros) (§ 10); «Etant les membres de la pierre, nous sommes appelés Pierres» (tés pétra mélé ontés parônumoi Petroi) (§ 11). Ainsi, pour Origène, Pierre ne représente pas seulement l’ensemble des apôtres qui ont reçu comme lui la victoire sur l’Hadès et les clés du Royaume, mais il est aussi le type de tout chrétien qui confesse Jésus-Christ, comme lui-même l’a confessé. Origène ne voit aucun inconvénient à ce que, au nom de sa vocation de chrétien, le fidèle exerce personnellement les charges apostoliques de gouvernement, d’enseignement et de direction spirituelle auprès de ses frères dans la foi.

L’exégèse épiscopale

A côté de l’interprétation que nous avons appelée «spiritualiste», se trouve, sur une ligne parallèle, l’exégèse épiscopale, d’après laquelle on admet, d’une part, que tous les apôtres se sont trouvés au bénéfice du «Tu es Petrus» et, d’autre part, que ceux qu’il convient de considérer comme les successeurs de Pierre et des apôtres sont les évêques légitimes.

Il ne serai pas sans intérêt pour notre sujet de montrer avec quelques détails quelle importance a prise dans l’Église le système épiscopal; très rapidement et très généralement les évêques se sont imposés comme chefs des Églises. A coup sûr, le climat de lutte incessante dans lequel vivait l’Église a été pour beaucoup dans cette évolution vers une centralisation, à l’intérieur des communautés locales, de toutes les responsabilités et de tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme, l’évêque. Partout, au IIème siècle, l’évêque est reconnu comme le pasteur par excellence, comme le guide de la foi et le directeur de la discipline. Aussi devons-nous comprendre que, pour résoudre la grave question que nous avons signalée, posée par les demandes de réadmission dans la communauté des pécheurs repentants, la voie normale ait été: c’est à l’évêque de régler la pénitence, car il a reçu par sa consécration, le pouvoir de décider avec sagesse ce qui doit être lié ou délié dans l’Église. A qui reviendrait le pouvoir des clés, sinon à l’évêque ?

Cette opinion, certainement fort répandue, nous la rencontrons, en particulier, chez l’évêque Calliste de Rome. Malheureusement nous ne sommes renseignés sur lui qu’indirectement, c’est-à-dire par l’intermédiaire d’un adversaire qui n’est autre que Tertullien; ces deux personnages furent opposés sur un grand nombre de points, dont l’un des plus importants était leur conception de la pénitence (nous venons de parler de l’attitude spiritualiste de Tertullien). Nous pouvons cependant croyons-nous, connaître l’avis de l’évêque romain. Calliste, qui fut évêque de Rome entre 218 et 222, est connu par une décision qu’il prit à propos de discipline; il déclara qu’il convenait d’accorder, par le moyen de la pénitence publique, le pardon à ceux qui, après le baptême, étaient tombés dans le péché d’impudicité. Tertullien, prenant la plume pour écrire le De pudicitia lui reproche avec aigreur son attitude de mansuétude qui lui parait inadmissible. La question importante pour nous est de savoir sur quelle autorité s’appuyait Calliste pour édicter une règle nouvelle. Or, le contexte de Tertullien ne permet aucun doute sur la réponse à donner: Calliste invoquait le «Tu es Petru», le pouvoir qu’il se reconnaît à lui-même, comme autrefois à Pierre, de lier et de délier. Mais comment interprétait-il exactement le «Tu es Petrus» ? Beaucoup d’historiens, entraînés à juger d’après ce qui se passera plus tard, ont pensé que Calliste, étant évêque de Rome, devait nécessairement comprendre le «Tu es Petrus» comme s’appliquant aux seuls évêques de Rome, en tant que successeurs de Pierre. Ce n’est, en effet, point sans logique. Mais il convient de reconnaître que Tertullien ne laisse, dans son traité, rien paraître d’une semblable interprétation; n’aurait-il pas forcément mentionné l’argument, pour le combattre, s’il avait été émis ? En réalité, Calliste n’a invoqué le «Tu es Petrus» que comme argument en  faveur des droits épiscopaux communs à tous les évêques. C’est parce qu’il est évêque tout simplement, et non parce qu’il est évêque de Rome, qu’il use du droit apostolique des clés. C’est ainsi que s’expliquent le plus correctement les textes de Tertullien; il suffit de les lire sans préjugés. Voici le passage le plus significatif: Tertullien interpelle vertement son adversaire Calliste (De pud. 21, 9): «Tu prétends que le pouvoir de lier et de délier a passé jusqu’à toi, c’est-à-dire jusqu’à toute Église qui se rattache à Pierre (id est ad omnem ecclesiam Petri propinquam).» Ce dernier membre de phrase a provoqué des contradictions passionnées. Voici, en résumé, l’avis formulé par Calliste, au dire de Tertullien: Je possède le pouvoir de lier et de délier qui a passé jusqu’à moi, parce que je suis évêque «dans toute Église qui se rattache à Pierre (ou qui est proche de Pierre) » . On comprend aisément que certains aient vu dans cette proposition une allusion directe à l’Église de Rome, Église qui est la plus proche de Pierre, en ce sens qu’elle a été fondée par lui et qu’elle possède son tombeau, et que, par conséquent, l’évêque de cette Église particulière est en droit de se considérer comme l’héritier de la promesse faite à Pierre spécialement. Mais est-ce bien la pensée de Calliste ? Il y a, me semble-t-il, avant toute autre considération, une question de grammaire qui se pose il faut traduire correctement le petit mot omnis avant ecclesia; on ne peut comprendre omnis que dans le sens plural, toute Église, n’importe quelle Église, qui se rattache à Pierre; il n’est pas possible de traduire grammaticalement dans le sens singulier, telle Église particulière 1.

Le texte de Tertullien ne peut donc que signifier, même si l’on juge la formulation malhabile, «toute Église qui se rattache à Pierre», dans le sens de  «toutes les Églises qui se rattachent à Pierre», c’est-à-dire toutes les Églises apostoliques et catholiques, en opposition avec les Églises hérétiques2. Calliste, en somme, ne fait qu’affirmer: «J’ai le pouvoir de lier et de délier parce que je suis évêque de l’Église apostolique qui se rattache à Pierre».

Il n’innova donc rien ni dans le domaine de l’exégèse, ni dans celui de l’exercice du pouvoir épiscopal; c’est parce qu’il est évêque de l’Église universelle, et non parce qu’il est évêque de l’Église locale de Rome, qu’il use du pouvoir des clés et qu’il promulgue une nouvelle règle pénitentielle3.

L’opinion soutenue par Calliste de Rome, nous la retrouvons et cette fois clairement exprimée et fortement étayée, chez saint Cyprien de Carthage, une trentaine d’années après Calliste.

Cyprien est un défenseur convaincu des droits des évêques; chaque évêque est maître chez lui et l’unité de l’Église se manifeste dans la communion entre évêques, concrètement dans les synodes où les décisions sont prises par tous les évêques ensemble. Sa conception de l’unité dans le respect de l’indépendance des Églises locales, Cyprien l’a exprimée dans son célèbre De unitate ecclesiae catholicoe (251). C’est dans le chapitre 4 qu’il fait reposer les droits et les devoirs des évêques sur le «Tu es Petrus». Voici son raisonnement: l’Église, qui est catholique, est unie par ses évêques qui s’attachent l’un à l’autre comme par un ciment.  Cette unité est l’œuvre du Christ lui-même qui a fondé l’unité du collège apostolique. Dans ce collège des premiers temps, Pierre a une place d’honneur; il a reçu la promesse unique du «Tu es Petrus ». Mais il ne s’agit point pour lui d’une primauté effective; Pierre est le symbole de l’unité du groupe apostolique, répondant par sa bouche et recevant les promesses en sa personne. Le Christ a voulu rendre sensible, par cette unité numérique et typique l’unité morale de l’Église. «C’est sur un que le Christ édifie l’Église» (super unum aedificat ecclesiam) (texte B). Donc Pierre ne possède qu’une primauté honorifique destinée à manifester l’unité de l’Église. « Les autres apôtres étaient ce que fut Pierre, pourvus d’une participation égale à l’honneur et au pouvoir (pari consortio praediti et honoris et potestatis); le commencement a sa base dans l’unité, afin de souligner que l’Église du Christ est une. Ainsi les promesses faites par Jésus à saint Pierre sont, en réalité, faites à tous les apôtres, c’est-à-dire actuellement à tous les évêques également4.

Le sentiment exprimé avec tant de force par saint Cyprien était celui de la majorité de l’Église de son temps; nous avons maintes preuves de l’ampleur que l’exégèse épiscopale avait prise, mais nous devons renoncer à citer même quelques textes qui le démontreraient5.

Interprétation romaine

C’est à l’époque de saint Cyprien que nous voyons apparaître la troisième interprétation du  «Tu es Petrus» dont nous voulons parler, je veux dire l’interprétation romaine. Nous sommes si familiarisés avec elle que nous avons quelque peine à penser qu’il fût un temps où elle était ignorée, même dans l’Église de Rome, même par les évêques romains les plus jaloux de leur autorité.

En effet, il peut être établi, croyons-nous, que c’est le pape Etienne de Rome (254-257), le contemporain de saint Cyprien, mort martyr au début de la persécution de Valérien, le 2 août 257, qui le premier adopta l’exégèse du «Tu es Petrus», d’après laquelle le Christ n’ayant accordé le pouvoir des clés qu’à Pierre seul et les autres apôtres n’ayant point bénéficié d’un honneur aussi considérable, seuls les évêques du siège épiscopal Romain ont le droit de se considérer comme les successeurs du prince des apôtres, puisque c’est à Rome saint Pierre a séjourné et est mort martyr et que l’on y vénère sa tombe.

Si les évêques de Rome ont, à maintes reprises avant le milieu du IIIème siècle, été l’objet d’un respect particulier et s’ils ont élevé la prétention d’étendre leur juridiction au-delà de leur siège local (comme Victor à la fin du IIème siècle, par exemple), jamais, à notre connaissance, ils ne s’étaient appuyés, pour justifier leur attitude, sur la promesse évangélique du «Tu es Petrus». Etienne le premier s’y est référé.

Nous le savons, bien que, comme ce fut le cas pour Calliste, nous ne possédons aucun texte provenant directement de ce pape, mais seulement des rapports faits sur lui par ses contradicteurs, au premier rang desquels se place saint Cyprien, qui le combattit sur la question du baptême à administrer aux hérétiques. Nous pouvons quand même arriver à une réelle certitude.

Voici en quels termes s’exprime sur son compte Cyprien dans l’Ep. 71, 3, 1; se plaignant de l’intransigeance de son collègue Etienne, il invoque le cas du désaccord survenu jadis entre les apôtres Pierre et Paul; il écrit que Pierre, lui au moins, « ne montra pas d’arrogance ou de prétention insolente, au point de dire qu’il avait la primauté et que les nouveaux venus ou les moins anciens devaient plutôt lui obéir (ut diceret se primatum tenere et obtemperari a novellis et posteris sibi potius oportere)». Il s’agit certainement ici d’une citation que Cyprien fait d’une affirmation d’Etienne; celui-ci disait donc qu’il  «avait la primauté»  et il l’appuyait sur l’autorité de Pierre tenant tête à Paul.

Cette prétention est également attestée par Firmilien de Césarée; Etienne, dit cet autre évêque, «est très fier de son siège épiscopal et revendique l’honneur de la succession de Pierre sur qui ont été établis les fondements de l’Église (de episcopatus sui loco gloriatur et se successionem Petri tenere contendit, super quem fundamenta ecclesiae collocata sunt)»  (dans Cyprien Ep. 75, 17, 1).

Disons encore que, lorsque le synode africain de septembre 256 envoya à Rome une lettre de protestation contre la doctrine soutenue par le pape au sujet du baptême, Cyprien, rédacteur de la lettre, évite de nommer personnellement Etienne auquel il s’adresse; il mentionne seulement celui qui a eu l’audace de s’intituler Episcopus episcoporum (Sent. episc.), ce qui donne à penser que, dans l’un au moins de ses messages précédents, Etienne s’était attribué ce titre.

Nous arrivons à cette conclusion que le pape Etienne a affirmé les droits des évêques de Rome sur les autres évêques, non comme émanant d’une autorité de fait, mais en droit, nom du «Tu es Petrus».

Nous avons suivi les trois lignes d’interprétation qui ont vu le jour au cours des trois premiers siècles pour donner une explication du «Tu es Petrus».

Qu’en est-il advenu dans la suite?

Disons d’abord que l’exégèse romaine, soutenue par Etienne de Rome, est restée dans l’ombre pendant longtemps. Aucun texte, en effet, ne peut être avancé dans ce sens durant de longues années aprés le pape Etienne, ce qui montre que même les évêques de Rome n’ont pas persévéré dans le chemin ouvert par le pape du IIIème siècle. Il est vrai que les papes du IVème siècle n’ont pas brillé d’un éclat particulièrement vif et que pendant ce temps leur autorité de fait ne s’est pas accrue. Le silence exégétique dont nous parlons n’en est pas moins très significatif.

Il faut attendre le pape Léon le Grand, au milieu du Vème siècle pour voir la réapparition de l’argument tiré du «Tu es Petrus» en faveur d’une primauté romaine. Léon Ier (440-61) est le pape qui a tenu tète à Attila, qui a victorieusement soutenu son autorité contre les évêques gaulois, qui a fait triompher sa théologie au concile de Chalcédoine; c’est une homme courageux, entreprenant et autoritaire. Comment a-t-il parlé du «Tu es Petrus» ? Il y fait allusion à plusieurs reprises dans ses sermons parvenus jusqu’à nous. Léon est fier d’être l’héritier de saint Pierre dans la ville où il a subi le martyre; il est heureux de posséder à Rome le tombeau inviolé du saint apôtre; cette présence, proclame-t-il, assure la grandeur de Rome plus que les souvenirs, si glorieux soient-ils, de la Rome antique (Sermo 82, 1. 3). Cependant il va plus loin que ces considérations générales; il s’appuie directement, pour soutenir son prestige de pape de l’Église, sur les promesses faites à Pierre:

«Le bienheureux Pierre persévère dans la dignité de la pierre, (dignité) qu’il a reçue; et il n’abandonne pas (sous-entendu par ses successeurs) le gouvernement de l’Église qui lui fut mis en main… C’est avec plus de plénitude et de puissance qu’il poursuit (maintenant) la mission qui lui a été confiée»6.

Et il dit ailleurs:

«Le Christ qui est une pierre, a donné à Pierre, devenu pierre à son tour, une solidité que celui-ci passe à ses héritiers»7.

Mais il nous faut noter en plus que cette succession venant de saint Pierre, que Léon de Rome revendique pour lui d’une manière particulière, ne l’empêche pas de dire aussi que tous les évêques sont égaux entre eux, parce que tous enfantés par la grâce (Sermo 3, 2), et, plus précisément, que tous les apôtres sont, en somme, au bénéfice de la promesse faite à Pierre dans le «Tu es Petrus»; Léon cite la péricope évangélique sous cette forme:

«Les portes de l’enfer ne prévaudront point contre cette confession (que vient de prononcer Pierre)… C’est pourquoi il est dit au bienheureux Pierre: Je te donnerai les clés du Royaume des cieux… Le droit que donne cette puissance est passé, en vérité, aussi aux autres apôtres et la règle apportée par ce décret est transférée à tous les chefs de l’Église»8.

Cette dernière affirmation prend sa place dans la ligne de la tradition ancienne et pourrait être signée de Cyprien lui-même.

Reconnaissons, en somme, que la pensée de Léon le Grand manque de précision. Ce qui est remarquable, c’est que ce grand pape, qui passe à juste titre pour un des plus fermes défenseurs de la primauté de fait du siège romain, n’abandonne pas complètement la doctrine selon laquelle tous les évêques sont, au nom du  «Tu es Petrus», sur le même pied que celui de Rome.9

Au milieu du Vème siècle, l’interprétation du «Tu es Petrus» en faveur du seul évêque romain est donc encore loin d’être admise sans réserve, même dans l’esprit des pontifes romains.

Il faut descendre plus bas dans le temps pour constater que la théorie exégétique proromaine prend une consistance plus ferme, puis finit par s’imposer.

Le pape Gélase, à la fin du Vème siècle (492-96), affirme, et cette fois sans hésitation, dans ses Décrets, en indiquant l’ordre de préséance des principaux sièges ecclésiastiques, que l’évêque de Rome doit venir en tête en vertu de la promesse incluse dans le «Tu es Petrus».

Et Hormisdas (514-23), quelques années plus tard, auteur d’une Formule, relative aux droits judiriques des Églises et qui eut sa célébrité (datée de 515), écrit que l’autorité du Saint-Siège romain est suffisamment établie par le «Tu es Petrus».

Nous n’avons plus besoin de prolonger l’énumération. A partir du temps où nous sommes arrivés, les évêques de Rome se sont de plus en plus abondamment servis de la promesse faite à Pierre pour justifier leurs prétentions grandissantes à la direction du monde.

Au moment où l’exégèse romaine ne faisait que de très lents progrès, qu’en était-il des deux autres courants de pensée dont nous avons parlé ?

D’une manière générale, nous pouvons dire que les deux lignes se sont rapprochées jusqu’à se confondre parfois. Le spiritualisme intransigeant n’est point demeuré tel quel; cependant il ne disparaît pas et la conception ecclésiastique qui provient de lui s’exprime dans la notion sans cesse reprise de l’Église corps du Christ, dont tous les membres, à égalité, prennent vie de la tête. D’un autre côté, l’épiscopalisme d’un saint Cyprien n’a pas toujours été exprimé avec la même dureté, et, contrairement à ce que l’on pourrait croire en envisageant trop vite les causes de la déviation de l’Église ancienne, le cléricalisme des Pères du IV et du Vème siècles a été souvent mitigé de mysticisme. Les deux lignes se rapprochent donc, tout en demeurant vivantes l’une et l’autre. Et l’un des points essentiels qu’elles ont de commun, c’est qu’elles demeurent résolument en dehors du plan dans lequel les papes vont chercher à entraîner l’Église.

Le thème qui rallie alors la majorité des suffrages pour l’interprétation du «Tu es Petrus» est, avec un certain nombre de variantes, le suivant: Jésus-Christ a fait à Pierre une promesse solennelle; la base de cette promesse est «la pierre» sur laquelle l’Église est fondée; cette pierre est, dit-on généralement, la confession que Pierre vient de faire; cette interprétation peut être conçue de façons différentes ou bien la pierre représente la foi qui vient d’être exprimée et qui doit demeurer la foi de l’Église, telle est l’opinion de Jean Chrysostome10; ou bien elle est à identifier avec le Christ lui-même, en vertu de 1 Cor. 10:4, sur la  «pierre spirituelle» qui suivait Israël dans le désert et qui est le Christ, et ainsi elle désigne Jésus-Christ qui a inspiré la foi à son apôtre, tel est le sentiment de saint Augustin14.

Ces deux variantes11 sont-elles très distantes l’une de l’autre ? Nous ne le pensons pas; car il s’agit dans les deux cas de la foi, qui est d’abord inspirée par le Christ au croyant, et qui, d’autre part, a le Christ pour objet.

La promesse qui suit la mention de la pierre, c’est-à-dire la promesse des clés, ne peut, dans la logique des interprétations que nous venons de mentionner, que viser la pierre elle-même sur qui est fondée l’Église et contre qui les portes de l’Hadès ne prévaudront point. Le pouvoir des clés revient donc normalement aux chrétiens fidèles, à ceux qui sont en possession de la foi et s’en constituent les garants et qui sont prêts à confesser le Seigneur comme Pierre l’avait confessé, et cela vise pratiquement aussi bien les chefs légitimes et les responsables de l’Église que les simples croyants, responsables eux aussi de la vie de l’Église, sans que l’on puisse établir une opposition entre ces deux catégories.

Pour ne point citer ici des textes trop nombreux, exposons brièvement l’enseignement de saint Augustin qui représente certainement fort bien l’opinion dominante, à l’époque où l’essor théologique de l’Église a été le plus puissant.

C’est d’une manière constante que saint Augustin traduit le début de la péricope ainsi: .

« Tu es Pierre et sur cette pierre (que je suis, moi, Jésus), je bâtirai mon Église12

Poursuivant son interprétation, il comprend ensuite le pouvoir accordé à l’apôtre Pierre, comme étant valable pour toute l’Église: «Pierre n’a pas mérité, seul entre les apôtres, de paître les brebis du Seigneur; mais quand le Christ parle à un seul, l’unité est recommandée (non.., inter discipulos solus meruit pascere dominicas oves; sed quando Christus ad unum loquitur, unitas commendatur).» (Sermo 295, 4.). Et ceci, plus précis encore «Ces clés, le Christ les a données à son Église (has claves dedit ecclesiae suae).» Ce qui veut dire, poursuit Augustin, que quiconque  «croirait à la rémission des péchés et s’en détournerait, aurait place au sein de cette Église et serait guéri par la foi. »  (De doctr. christ. 1, 17). Il est aisé de constater comment sur ce point saint Augustin a suivi la ligne tracée par son compatriote saint Cyprien.14

L’évêque d’Hippone insiste avec force sur l’unité de l’Église; le schisme est, à ses yeux, le plus grand des péchés; l’unité, qu’il exalte surtout dans la période où il lutte avec acharnement contre les donatistes, repose sur l’ensemble des sièges apostoliques, fondés chacun sur l’ensemble du collège des apôtres et représentés chacun, dans l’Église post-apostolique, par l’ensemble des évêques.

Augustin cependant va plus loin que saint Cyprien, en ce sens qu’il présente une doctrine plus spiritualiste et moins cléricale de cette Église une. Pierre n’est pas seulement pour lui le type de l’évêque, mais de l’ensemble de l’Église, pasteurs et fidèles conjointement, c’est-à-dire de tous ceux qui, quelle que soit leur responsabilité dans l’Église, confessent Jésus-Christ comme Pierre l’avait confessé (Sermo 149, 6, 7; 295, 2, 2, etc.); cette Église étant le corps du Christ, la pierre sur laquelle elle est construite est le Christ, chef de l’Église, nous l’avons vu, et tout fidèle confessant, membre de ce corps, reçoit le pouvoir de remettre les péchés, pouvoir qu’il exerce de droit uni à l’évêque (In Joh. tract. 50, 12, etc.).

Ne prolongeons pas davantage les citations; elles ne feraient que confirmer les données que nous avons relevées.1

Conclusion

— La conclusion est assez simple à tirer. Ce n’est qu’avec lenteur et hésitation que le «Tu es Petrus» a été appliqué à la primauté romaine et encore cette interprétation n’a-t-elle pendant longtemps été présentée que par les chefs de l’Église de Rome. Nous n’avons aucune preuve que, en dehors d’eux, jusqu’au seuil du Moyen-Age, cette exégèse proromaine ait été, non seulement soutenue, mais même prise au sérieux. L’opinion générale, unanime dans son ignorance de ce que sera la doctrine romaine, peut se résumer, malgré les nuances qu’elle comporte, en trois points:

    1. Pierre a été sans conteste le prince des apôtres, et, de son vivant, a réalisé en tous points les promesses que Jésus-Christ lui avait faites pour gouverner l’Église et y exercer le pouvoir de lier et de délier les âmes.
    2. Il est évident que le pouvoir des clés, remis à saint Pierre, n’a point disparu après sa mort, car la question du pardon des péchés, accordé ou refusé aux pécheurs, dans l’Église, est de celles qui ne peuvent cesser de se poser; il faut une réponse dans un sens ou dans un autre; il n’y a pas d’Église où ne s’exerce le pouvoir de délivrer le pardon des péchés.
    3. Ce pouvoir de régler la pénitence chrétienne, et, d’une manière plus générale, d’exercer la discipline, revient, après l’âge apostolique, à l’Église dans son ensemble. C’est alors que les nuances apparaissent. Que ce droit soit entre les mains des hommes spirituels de l’Église, ou entre celles des évêques, en tant que chefs légitimement choisis dans l’Église, il existe un pouvoir des clés qui s’exerce pour le salut des âmes.

Personne n’a mis en doute, — et ceci dès les temps les plus anciens —, l’autorité particulière de l’Église de Rome au milieu des autres Églises; cette autorité repose principalement sur le fait que cette Église avait été fondée par Pierre, qui y avait été mis à mort et inhumé; une pareille tradition pèse d’un poids énorme dans la piété de l’Église ancienne; il existait donc une primauté de fait en faveur du siège romain, il est impossible de le contester. Mais reconnaître une supériorité d’honneur à une Église locale, lui accorder pour cela les marques du plus grand respect, ne signifie pas que l’on puisse parler d’une doctrine relative à la primauté de droit de cette Église; il ne peut y avoir doctrine, dans l’Église chrétienne, que s’il existe une justification scripturaire à l’opinion exprimée. Or, précisément, pendant toute l’antiquité, il n’y eut point d’autre doctrine reconnue généralement comme reposant sur les Écritures que celle-ci: Toutes les Églises locales et tous les chrétiens sont égaux en droit pour disposer du pouvoir des clés, c’est-à-dire égaux en droit pour gouverner l’Église universelle.

Ainsi, lorsque le concile du Vatican expose ce dogme (4 session, 18 juillet 1870, ch. 2): Pierre

«jusqu’à ce temps et toujours, vit, préside et exerce l’autorité dans ses successeurs les évêques au Siège romain»,

et lorsque plus récemment les événements qui ont accompagné à Rome le couronnement du nouveau pape ont fait éclater à nos yeux la place première que tient dans la piété catholique le primat romain, convient-il de protester au nom de l’Histoire et de proclamer que, à part l’opinion exprimée par certains des pontifes romains, l’Église des premiers siècles a refusé une semblable prétention comme ne s’accordant ni avec la promesse faite à Pierre dans le «Tu es Petrus », ni avec l’Ecriture dans son ensemble.

M. Lods


1) Le grand savant qu’était HARNACK a si bien vu l’importance du mot omnis que, désirant sauvegarder l’interprétation romaine qu’il préférait, il n’a pas hésité à proposer une correction de texte et à lire romanam au lieu de omnem, Le problème se trouve évidemment simplifié, mais quel aveu dans cette manière de traiter le texte !

2) Cette interprétation du Petri propinquam est en accord avec ce que Tertullien dit plus loin ( 10): il insiste sur le mot toi:  «C’est sur toi, dit Jésus à Pierre, que je batirai mon Église, et à toi que je donnerai les clés, non à l’Église». (Super te, inquit, aedifficabo ecdesiam meam et dabo tibi claves non ecclesiae). On peut penser que Tertullien cite ici, en le réfutant, Calliste qui devait donc dire le contraire, en gros ceci: Pierre à qui les clés sont remises, c’est l’Église, à savoir l’Église tout entière et non une Église particulière.

3) Telle est la conclusion à laquelle parvient K. Heussi, Die Nachfolge des Petrus, dans Deutsches Pfarrerblatt, 1949, p. 420 ss.

4) D’autres citations de Cyprien peuvent être avancées, par exemple Ep. 33, 1, 1 (qui est  de la même époque que le De unitate) de la parole de Jésus à Pierre «découle, à travers la série des temps et des successions, la consécration des évêques et l’organisation de l’Église, car l’Église repose sur les évêques» (ecclesia super episcopos constituatur). Donc la pierre du Tu es Petrus est l’ensemble des évêques sur qui l’Église continue à s’édifier. — Voir encore Ep. 73, 7, 1 (256/7): «C’est à Pierre d’abord, sur qui il a bâti son Église et en qui Il l’a établie et montré l’origine de l’unité, que le Seigneur a conféré le privilège de voir délier ce qu’il aurait délié sur la terre. Par là, nous comprenons que c’est seulement à ceux qui sont les chefs dans l’Église et dont l’autorité repose sur la loi évangélique et l’institution du Seigneur, qu’il est permis de baptiser et de remettre les péchés.»

5) Voir Firmilien de Césarée de Cappadoce: «C’est à Pierre seul que le Christ a dit Ce que tu auras lié sur la terre… Donc le pouvoir de remettre les péchés a été donné aux apôtres, aux Églises qu’ont établies ces envoyés du Christ, et aux évêques qui ont été ordonnés pour être leurs successeurs» (Potestas ergo peccatorum remittendum apostolis data est et ecclesiis quas illi a Christo missi constituerunt et episropis qui eis ordinatione vicaria successerunt) (dans Cyprien, Ep. 75, 16, 1).

Est à citer également le Ps. Cyprien, Ado. alealoribus (éd. Hartel, p. 93) l’auteur serait, selon MONCEAUX, qui est assez généralement suivi, un évêque africain, disciple de Cyprien, en tout cas un évêque, de l’avis unanime ; celui-ci reconnaît qu’il a reçu de Dieu «le siège qui tient la place du Seigneur (picariam Domini sedem)» , et poursuit «L’origine de l’authentique apostolat, sur lequel le Christ a fondé l’Église, nous la portons dans la personne de notre. aîné (= Pierre) (et originem authentici apostolatus super quem Christus fundavit ecclesiam in superiore nostro portamus).» Ainsi tout évêque est successeur de Pierre et reçoit les privilèges qui lui avaient d’abord été accordés.

6) Beatus Petrua in accepta fortitudine petrae perseverans, suscepta ecclesiae gubernacula non reliquit… Qui non pleniua et potentius ea quae sibi commissa sunt peragi (Sermo 3, 3).

7) Soliditas enim illa quam de Petra Christo etiam ipse Petra factus accepit, in suos quoque se transfudit haeredes (Sermo 5, 4).

8) Hane confessionem portae inferi non tenebunt… Propter quod dicitur beatissimo Petro: Tibi dabo claves regni caelorum… Transivit quidem etiam in alios apostolos jus potestatis istius et ad omnes ecclesiae principes decreti hujus constituo commeavit (Sermo 4, 3).

9) Le manque de précision est sensible encore chez d’autres papes de la même époque, comme Boniface, qui croit à la primauté de son siège, mais qui écrit, d’un autre côté: «L’institution de l’Église universelle naissante a reçu, de l’honneur accordé au bienheureux Pierre, son principe et sa totalité. C’est de la discipline ecclésiastique de (Pierre) que, à travers toutes les Églises, tandis que s’accroît la culture de la religion, Il. a coulé de source (Institutio universalis nascentis ecclesiae de beati Petri sumpsit honore, in quo regimen ejus et summa consistit. Ex hujus enim ecclesiastica disciplina per omnes ecclesias, religionis jam crescente cultura, fonte manavit).»  (Ep. aux évêques de Thessalle, 422). Donc, de même qu’au temps de l’Église naissante, Pierre a été à la hase de l’Église «universelle», de même maintenant la même source qui vient directement de Pierre alimente «toutes les Églises».

10) Sermo in Pentecosten (PG 52, 803-8). C’est aussi, nous l’avons mentionné ci-dessus, une des opinions exprimées par Léon 1er lui-même: «Les portes de l’enfer ne prévaudront point contre cette confessions» (Sermo 4, 3).

11) Voir ci-dessous ; cf. Cyrille d’Alex. PG 72, 424: Jésus-Christ a dit lui-même que  «c’est sur lui qu’est l’Église».

12) Nous ne méconnaissons pas l’interprétation souvent soutenue, d’après laquelle la pierre n’est autre que l’apôtre Pierre lui-même, d’après ce que suggère le sens littéral ; cf. ci-dessus Justin Martyr ; — Tertullien, De praescr. haer. 22. 4: «Pierre est dit la pierre de l’Église à édifier» (Petrum aedificandae ecclesiae petram dictum) ; De monog. 8: « L’Église qui est édifiée sur lui (Pierre)» (ecclesiam quae super illum aedificata) ; De pud. 21, 10: « C’est sur toi (super te) que je bâtirai mon Église» , est-il dit à Pierre ; id. 21, 11: L’Église a été fondée in ipso et per ipsum  ; — Cyprien, Ep. 59, 7, 3: « Pierre, sur qui (super quem) l’Église avait été bâtie par le Christ» , ; id. 71, 3, 1 ; 73, 7, 1 ; — Ambroise fait allusion à notre péricope en appelant Pierre petra ecclesiae (Hymne 1 ; cf. Exam. 5, 24, 88 et Augustin Retract. 1, 21,1) ; — Pseudo Clément, Hom. Clém. 17, 19 (éd. Lagarde, p. 167, 1. 36): « la pierre solide que je suis» (stéréan pétran onta mé), dit Pierre à Simon ; et Ep. Clément à Jacques 1 (éd. Lagarde, p. 6, 1. 9): Pierre est le « fondement de l’Église» (tés ecclésias thémélios). Mais ces auteurs ne vont pas plus loin et ne tirent pas de l’exégèse qu’ils adoptent un argument en faveur d’une doctrine sur les successeurs de Pierre.

13) Sermo 76, 1. 3:295, I (De natale Petri et Pauli) ; Guelf. XVI, 1 ; Ep. 53, 1 ; In Joh. tract. 124, 5 ; Enar. in Psalm. 108, 1 ; Retract. 1, 21, 1. L’opinion du docteur sur la petra est fondée sur le rapproche-ment avec la pierre de 1 Cor. 10:4 (petra autem erat Christus). Ce n’est que fort rarement qu’il traduit: Sur cette pierre (que tu es, toi, Pierre), cf. Retract. 1, 21, 1.

14) Cf. Othmar PERLER Le De unitate de saint Cyprien interprété par saint Augustin, dans . Augustinus Magister, 1954, p. 852-3.

15) Par exemple l’Ambrosiaster ne vise pas l’évêque de Rome, mais tous les évêques de l’Église catholique, quand il mentionne «l’ordre, commencé par l’apôtre Pierre et conservé jusqu’à maintenant, par la transmission des évêques successifs (nam et ordinem ab apostolo Petro coeptum et usque ad bac tempus per traductum succedentium episcoporum servatum » (Quaest. 110, 7). Les Pères de l’Église grecque peuvent être cités aussi ; ils sont aussi éloignés que possible de toute tentative d’interpréter le «Tu es Petrus» dans le sens d’un privilège accordé à Rome. Ni Chrysostome, ni Cyrille d’Alexandrie, en particulier, ne mettent en doute que la promesse faite à Pierre ne puisse pas s’appliquer uniquement à l’Église dans son ensemble.

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